Annabel, Kathleen Winter (Christian Bourgois)


annabel
« L’homme n’est peut-être que le monstre de la femme, ou la femme le monstre de l’homme ».

Telle est l’« idée bien folle » qui vient à Julie de Lespinasse dans le Rêve de d’Alembert alors que la discussion avec le docteur Bourdeu aborde les « difformités originelles ».

Pas si folle que ça, cette idée… En tout cas, pas si originale. Déjà «en Grèce ancienne et à Rome jusqu’à la fin de la République, les êtres humains et les animaux qui passaient pour être pourvus des deux sexes étaient impitoyablement éliminés, comme des monstres, comme des signes funestes envoyés aux hommes par les dieux pour annoncer la destruction de l’espèce humaine»*.

L’hermaphrodisme comme une monstruosité de la nature. On imagine assez facilement l’œil que les gens « normaux » peuvent porter sur cette irrégularité génétique extrêmement rare, entre incrédulité et effroi. Non seulement la sacro-sainte intégrité du corps humain est mise à mal, mais en plus, cela porte atteinte au caractère sexuel, d’où les sous-entendus pernicieux, voire obscènes… La boutade attribuée à l’humoriste Léo Campion est à ce titre édifiante : « L’hermaphrodisme est un vice de forme et une forme de vice ». Même si le regard porté sur les personnes hermaphrodites n’est heureusement pas toujours aussi ignoble que cette citation le laisse imaginer, on sait bien comme la différence peut être mal accueillie.

Difficile à accepter pour les autres, mais aussi pour soi-même ! Qu’est-ce qui détermine le masculin et le féminin, d’un point de vue psychique et sociologique, quand dans son corps cohabitent les organes génitaux de l’homme et de la femme ? Que peut ressentir une personne hermaphrodite devant les particularités de son anatomie ? Comment parvient-elle à se construire une identité ? Choisit-elle un genre plutôt qu’un autre ou son intersexuation peut-elle lui ouvrir une autre voie ? On imagine bien sûr que l’environnement est aussi déterminant dans le fait d’assumer cette différence, que ce soit la famille, les amis, les prises en charges médicales…

C’est tout l’objet de ce roman qui met en scène un nouveau-né du nom de Wayne qui progressivement s’affirmera en Annabel, porté par l’amour et l’affection de ses proches, même exprimés maladroitement, de loin ou avec gêne. Kathleen Winter, dans le sillage du Middlesex de Jeffrey Eugenides, évoque ce douloureux sujet avec tact, délicatesse et une grande douceur.

 

*voir « Le Sexe incertain, Androgynie et hermaphrodisme dans l’Antiquité gréco-romaine » de 
Luc Brisson, Les Belles Lettres, 1997

Annabel (« Annabel », 2010) de Kathleen Winter, traduit de l’anglais (Canada) par Claudine Vivier, 15 février 2013, Christian Bourgois éditeur, 454 pages     ISBN : 9782267023725  /  20 € 

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Commentaires

Un très beau roman, très lumineux malgré son thème grave.

posté par In Cold Blog le 18.05.13 à 15 h 54 min

oui, tout en finesse…

posté par La Ruelle bleue le 18.05.13 à 16 h 58 min

Un sujet qui m’intéresse (comme tout ce qui touche au « genre », masculin/ féminin).
Et s’il est traité avec délicatesse, comme tu l’avances (et je te crois !), cela ne peut qu’offrir un beau moment de lecture.
Je n’ai pas lu « Middlesex » mais j’ai vu un film argentin, « XXY » qui traite ce thème avec beaucoup d’intelligence également, en dépit d’une certaine violence, inévitable (je recommande).
Bon lundi et bonnes lectures :)

posté par Emma le 20.05.13 à 10 h 44 min

Merci Emma ! Le temps s’y prête bien !

posté par La Ruelle bleue le 20.05.13 à 17 h 05 min

Si c’est abordé avec délicatesse, pas comme un bulldozer… pourquoi pas!

posté par Karine:) le 04.06.13 à 4 h 08 min

Aucune crainte à avoir ! Aucune vulgarité, ni racolage, ni maladresse !

posté par La Ruelle bleue le 08.06.13 à 23 h 16 min
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