La moustache, de Tahsin Yücel (trad. Noémie Cingöz, éd. Actes sud)


« Un Turc sans moustache est comme une maison sans balcon », dit un proverbe turc ; et c’est ce que nous illustre cette fable qui raconte l’histoire hautement symbolique d’une exceptionnelle moustache turque, noire, épaisse, brillante, en forme de guidon de vélo, derrière laquelle se cache Cumali, fils d’un notable de village, quelque part en Anatolie.

Cumali, très respectueux de son père, hérite de ses habits traditionnels après son décès. Dans le même temps, Ziya le barbier le convainc de se laisser pousser une moustache dense et imposante, symbole de traditionalisme et de virilité. Il n’en faut pas plus pour métamorphoser Cumali et lui faire gagner subitement en respectabilité ! Ce n’est plus un jeune homme soumis revenant du service militaire mais un homme riche et compétent reprenant les affaires de son père :  l’incarnation des forces vives du pays.

Zyia, grâce à ses soins experts prodigués avec zèle, a de grandes ambitions et veut faire de cette moustache la fierté du village et pourquoi pas du pays. Et il y parvient ! Elle inspire une admiration et une considération sans bornes aux hommes du village ; elle fait se pâmer de désir les femmes les plus belles et les plus convoitées. Elle concourt même pour le prix de la plus belle moustache nationale !

Cumali, un peu déstabilisé par cette soudaine notoriété, se conforte pourtant dans ce nouveau rôle d’icône que lui confèrent ces bacchantes extraordinaires. Sa vie se résume alors à un seul objectif : les conserver dans le meilleur état possible afin de continuer à impressionner son monde et jouir de la dévotion dont il fait l’objet. Pour cela, il est prêt à beaucoup de sacrifices : arrêter de fumer, renoncer aux excès en tous genres, se plier aux attentions quotidiennes et exigeantes du barbier devenu son confident et son mentor. Il changera même de patronyme et deviendra officiellement « Sabrenoir », en hommage à ses victorieux poils recourbés magistralement au-dessus de la lèvre.

Sa personnalité va se diluer complètement derrière sa nouvelle apparence qui lui octroit certes un statut social exceptionnel, mais qui l’enferme surtout dans une superficialité finalement dévastatrice.

Seule sa femme s’inquiète de l’effacement de son mari derrière l’aura de son attribut pileux. Elle ne le reconnaît plus. Elle tente de le détourner de ce mauvais chemin mais n’y parvient pas. Froide de colère et de déception, elle va alors prendre ses distances et, comble du paradoxe pour le détenteur d’un symbole de virilité aussi éclatant, isoler son époux dans la « chambre nuptiale » de la maison en faisant chambre à part.

Petit à petit, Cumali sombre dans la dépression, d’autant qu’un jour, sa moustache finit par se ternir…

Et si vous jetiez un oeil sur...