Vice caché, de Thomas Pynchon (trad. Nicolas Richard, éd. du Seuil)


Le dernier Pynchon, un évènement bien sûr, mais que dire ?

Vous connaissez les comics strips ? Eh bien « Vice caché », c’est une sorte de comic strip underground, à la « freak brothers », sans dessins mais tout aussi tonitruant, bavard et aveuglant.

La prose de Pynchon suffit amplement à faire naître dans nos esprits des images et des couleurs psychédéliques sur un rythme fractal digne du spectre déjanté d’un stroboscope.

Les dialogues percutent (on imagine des bulles criardes aux contours édentés). Les personnages sont de véritables antihéros de bandes dessinées : hippies chevelus et défoncés, pépées bien roulées au T-shirt moulant et aux attitudes lascives, flics vicelards et borderline, hommes d’affaires graveleux et mégalo, privés oisifs et manipulés, hipsters hagards déambulants le long des plages engourdies de chaleur…

« Le soir, avec le coucher de soleil derrière lui, il remontait jusqu’à Gordita Beach et sa pulsation de bastringue séculaire, attrapait une bière, et traînait là, en silence, souriant aux gens quand il le fallait, en attendant le retour des premières lueurs du jour.
Dans sa turne sur la plage il y avait une peinture sur velours de Jésus, en position goofy sur une planche grossièrement taillée avec un balancier de part et d’autre censé suggérer un crucifix, dans un ressac rarement observé en mer de Galilée, mais c’était là un défi que la loi de Flip n’avait pas trop de mal à affronter. Qu’était-ce que « marcher sur l’eau » sinon le terme biblique pour désigner le surf ? »

On retrouve encore une fois la ville de Los Angeles, ses longues avenues ensoleillées qu’on remonte en décapotable à toute bringue, ses voies rapides qui vous propulsent en un rien de temps de la lumière et du bruit au désert aride, sa côte pacifique noyée de surfeurs, son éternelle bande-son rock et pop

Nous sommes en 1970 et le climat est quasi aussi glauque que dans « L.A. Confidential » ou le « Dahlia noir » même si le contexte social a évidemment changé…

Nixon est président, l’Arpanet étend sa toile, les émeutes de Watts sont encore dans toutes les mémoires, le Viêtnam est un sujet brûlant,. Mais le fait le plus marquant car le plus récent est le massacre de Cielo Drive dont Sharon Tate, épouse de Roman Polanski, fut l’emblématique victime. Nous sommes juste dans l’ère post-Manson… Charlie est sous les verrous et son procès est sur le point de commencer, mais lui et sa « famille » fanatique et hallucinée ont laissé une empreinte traumatisante sur la ville.

Les désaxés, les marginaux, les minorités sont perçus comme des menaces : les autorités craignent les dérives sectaires, les revendications ethniques, les idées subversives. A côté de la police locale et du FBI s’organisent des milices et des groupuscules qui, sous couvert de défense de leurs intérêts et de la moralité, véhiculent des idées racistes et protègent férocement leurs privilèges.

En parallèle fleurissent toutes sortes de trafics et escroqueries : drogues, fausse monnaie, pots de vin pour de juteux marchés immobiliers, le tout agrémenté des inévitables règlements de comptes, trafics d’influence, luttes pour le pouvoir économique sous terrain.

Voilà, vous avez le décor, l’ambiance, la mise en scène de cette « comédie policière » dont les flashs aveuglants ne cachent que partiellement le fond d’écran noir révélant l’envers du mythe américain et hollywoodien.

Sur cette toile, Pynchon vous projette de multiples séquences aux couleurs saturées (à l’instar de la couverture), parfois embrumées dans les effets de l’acide, parfois brûlantes d’érotisme primaire, souvent entrecoupées de sonneries de téléphone qui aiguillonnent les oisifs et les flemmards et les sortent brutalement de leur torpeur.

La musique et les voitures sont omniprésentes. La ville tentaculaire et monstrueuse, ses lieux de perdition et de dépravation ne se contentent pas de faire de la figuration mais crèvent l’écran. En dehors de L.A. existe-t-il une autre ville américaine dont la représentation soit aussi remarquablement fréquente et obsessionnelle dans la littérature américaine ?

Je ne vous dirais pas que ce livre est facile d’accès (« Contre-jour » me semble plus approprié pour aborder Pynchon) mais si vous avez aimé « The big Lebowski » des frères Coen, il se peut bien que vous plongiez avec bonheur dans « Inherent vice ».

voir du même traducteur l’article sur « Mort de Bunny Munro » de Nick Cave, aux éditions Flammarion.

Et si vous jetiez un oeil sur...



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