‘Ta mère, de Bernardo Carvalho (trad. Geneviève Leibrich, éd. Anne-Marie Métailié)
« Se reproduire est le propre de la nature humaine, tout autant que la guerre. Se reproduire et tuer. »
C’est autour de cette phrase que se développe le roman du brésilien Bernardo Carvalho dont l’action se passe en alternance dans le Caucase, région montagneuse secouée par des mouvements séparatistes et Saint-Pétersbourg, ville emblématique de la puissance et de la grandeur russe à la veille de la commémoration de son tricentenaire (2003).
La guerre et la maternité sont donc au centre de cette histoire croisée de trois destins de fils et de leur mère, sur fond de violence, de domination et de xénophobie.
Le roman s’ouvre sur une figure lumineuse et généreuse, une grand-mère qui incarne à la fois la transmission et le sacrifice. Puis se profilent des figures contrastées de femmes. Celle que l’amour porte vers les autres, celle dont la maternité entre en conflit avec ses actes et sa volonté, celle que l’impuissance culpabilise.
Il y a d’abord Marina, entièrement dévouée à la cause du Comité des mères de soldats de Saint-Pétersbourg après que son fils Pavel s’est donné la mort pour échapper à l’enrôlement dans l’armée russe.
« … [Ces femmes] étaient en proie à une sorte de folie. Elles se consacraient à sauver leurs fils. Sauver était ce qui les faisait vivre. Aussi longtemps qu’elles étaient des mères, elles ne pouvaient pas mourir. »
Ensuite, il y a Anna et sa double vie. Celle d’une très jeune femme russe en Tchétchénie qui fuit son amant et son fils nouveau-né et fonde une nouvelle famille à Saint-Pétersbourg. Les jours s’écoulent alors dans une fausse sérénité. Anna adore son fils aîné Maxime au point de fermer les yeux sur son caractère violent et extrême, sa participation à des actions punitives. Le jour où son premier enfant, Rouslan, s’échappe des camps de réfugiés de Grozny et cherche à la retrouver, Anna se dérobe. Maxime quant à lui poursuit sa déchéance morale.
Il y a Olga enfin, épouse divorcée d’un brésilien dont le fils Andreï refuse de faire son service national. Pour aider ce déserteur promis à la campagne militaire tchétchène, Marina tente de le faire sortir de Russie pour rejoindre son père au Brésil. Malgré tous ses efforts le jeune homme est envoyé dans le Caucase et y trouve la mort, non pas contre « l’ennemi », mais dans un dernier acte de rébellion face à l’autorité russe.
Trois mères qui se débattent avec l’amour qu’elles éprouvent pour leur fils mais en vain. Trois mères qui à un moment donné font un faux pas et perdent leur enfant. La violence les rattrape, la mort leur enlève ce qu’elles avaient de plus précieux au monde. Donner la vie en convoquant la mort, telle est la contradiction. C’est comme si elles avaient engendré une aberration, un non-sens, un monstre, à l’image d’une chimère :
« Quand j’étais petit, en voyage dans les montagnes avec mon père pour connaître le pays de ses ancêtres, nous sommes passés dans une maison où était né un animal qui était double sans être aucun animal. Une jument avait mis bas un poulain dans lequel deux embryons étaient mêlés. Ça s’appelle une chimère, comme je l’ai appris plus tard à la faculté. C’était un animal étrange, il avait l’air d’un poulain mais il était autre chose, deux êtres indistincts, fondus en un seul. Il ne parvenait pas à tenir debout. Les chimères sont rares et les bergers dans les montagnes les considèrent comme de mauvais augures, car elles mettent la reproduction dans une impasse, elles font de la reproduction une monstruosité. Voilà pourquoi, quand ces bêtes ne meurent pas à la naissance, les paysans se chargent eux-mêmes de mettre fin à leurs jours. Dans les montagnes, chaque homme a un kunak, un ami étranger qui le sauvera de la mort et que lui aussi a l’obligation de sauver. Aucun homme ne sera complet aussi longtemps qu’il n’aura pas trouvé son kunak. Alors seulement il pourra suivre son propre chemin en paix, sachant qu’il existe au monde quelqu’un, comme lui, sur qui il peut compter dans la vie et dans la mort. Les chimères meurent pour que survive le pacte de ceux qui ne peuvent compter ni sur Dieu, ni sur les anges. »
Anna s’est détournée de son premier enfant, orphelin oppressé dans une guerre de domination économique et culturelle. Mais elle a soutenu et aimé un autre fils qui est devenu un assassin.
Olga est restée impuissante et faible face à son deuxième mari qui a envoyé son fils à l’abattoir. C’est Andreï qui a osé se rebeller mais qui l’a payé de sa vie, laissant une mère éplorée et culpabilisée.
Marina quant à elle a cherché à aider les autres, à devenir le kunak des fils en détresse. Mais elle retire de son expérience une conclusion qui va à l’encontre de la pensée commune sur les femmes et la guerre :
« On ne comprend que lorsqu’on commence à se battre pour les fils des autres. Les mères ont davantage à voir avec les guerres qu’elles n’imaginent. C’est le contraire de ce que tout le monde pense. Il ne peut y avoir de guerres sans mères. Plus que quiconque, les mères ont horreur de perdre. Nous sommes capables de tout pour éviter la mort d’un fils. Nous sommes capables de défendre contre la justice elle-même. Les fils sont au-dessus de tout soupçon. Nous sommes capables de tuer pour un fils. Et nous finissons par être payées dans la même monnaie quand la guerre emporte un fils. Nous sommes prêtes à défendre notre progéniture et notre clan envers et contre tous. Sans vouloir comprendre que c’est de là que naissent les guerres. Tout le monde a une mère. Même la pire canaille, le pire bourreau. C’est indéniablement une sorte de fanatisme. Je ne l’ai compris que lorsque je me suis mise à défendre les fils des autres. Lorsque je n’ai pas été capable de sauver le mien. »
Constat surprenant, indéniablement amer, mais appelant à la tolérance et la générosité. A l’image du livre…















