Infrarouge, de Nancy Huston (éd. Actes sud)


Ce roman a été une expérience émotive intense pour moi. Je l’ai commencé intriguée, puis il m’a agacée, dérangée, avant de me mettre carrément en colère… J’ai dû le reposer un peu, le laisser décanter, me calmer aussi… cette lecture m’obsédait et je ne pouvais détacher ma pensée de cette image de la femme que Nancy Huston me proposait. Quand j’ai repris le cours de l’histoire, l’évolution donnée au personnage principal m’a touchée, révoltée et fait d’autant plus réfléchir…

J’ai vécu ce livre très personnellement et je suis loin d’être sûre d’avoir compris le message que l’auteure voulait transmettre. Voilà en tout cas comment moi, j’ai reçu l’histoire de Rena, embarquée pendant une semaine dans un voyage touristique en Toscane avec son père et sa belle-mère, plongée en fait dans les remugles abyssaux de ses souvenirs, fantasmes, pensées profondes et rêves déroutants qui dévoilent peu à peu ses failles et fragilités.

Rena est au début du roman présentée comme une femme mûre, mère de deux garçons déjà adultes, reporter photographe dans un journal parisien. Elle est indépendante, féministe, brillante, conquérante, intrépide, tonitruante, cultivée et ouverte d’esprit, ne subissant visiblement aucune forme d’entraves habituellement réservées aux femmes. 

«  Interdit ? Allons-y. Feu rouge ? Roulons. Barrière ? Fonçons. »

Mais elle m’a aussi semblé trop sûre d’elle voire arrogante, nombriliste et narcissique, pontifiante, assez intolérante et parfois à la limite de la condescendance envers sa belle-mère notamment.

Rena revendique sa place dans la société à l’égal de l’homme, ce qu’elle manifeste le plus expressément dans le domaine de la sexualité. Avouant sa maturité sexuelle très précoce et ses multiples amants et expériences audacieuses et débridées, elle se place sur un pied d’égalité avec ses amants tant au niveau de la jouissance que du plaisir de voir et de contempler.

Elle est une véritable actrice de ses fantasmes et des fantasmes de l’autre et s’attribue le droit de pouvoir « pénétrer » son partenaire, de prendre possession de lui. Elle a su percer les hommes et leurs angoisses à jour et ne se laisse pas berner par leur « théâtre de leur virilité », ce qui assurément lui confère un sentiment de puissance.

Ces multiples évocations sans tabou de scènes érotiques m’ont donné le vertige et la nausée, non pas à cause de la crudité des mots, mais parce que cela me semblait de l’ordre de la mystification, de l’illusion, de l’imposture.

Gagne-t-on en respect dans une société machiste en se hissant au même niveau que l’homme sur le plan sexuel ? Réussir à faire dire à un homme pendant l’amour « prends-moi, baise-moi », comme si les rôles étaient inversés, est-ce vraiment une victoire féminine ? Prendre un malicieux plaisir à exercer sa séduction pour tenir dans ses rets un homme par le bout de son plaisir, appliquer sciemment son charme féminin diabolisé pour captiver un homme marié pétri de religion et de peur divine, faire de lui une proie, le rendre fou de désir et l’amener au bord de sa morale avant de le libérer, magnanime et généreuse, est-ce glorieux ? Doit-on en passer par là pour gagner place et respect dans une société d’hommes ? Se gargariser d’exercer un pouvoir parce qu’on laisse croire à l’homme orgueilleux ce qu’il a envie de croire, parce qu’on est plus maligne, alors qu’en fait on le manipule, est-ce valeureux ?

Rena serait ainsi une femme moderne, armée,  blindée, libérée ? Voire…

En fait, tout dans le comportement de cette femme ressemble à une revanche. Le féminisme qu’elle incarne est un féminisme agressif, violent, manipulateur, vindicatif qui ne peut aboutir à l’égalité car il prône en fait l’inversion du rapport de force. C’est un féminisme condamné à l’échec. Et de fait,  peu à peu,  les failles de Rena vont se dévoiler.

Certes, à l’âge adulte, Rena ne s’en laisse pas compter avec les hommes : elle maîtrise sa vie, elle maîtrise ses amours, elle assume ses pulsions, même si de fait il ne semble pas qu’elle ait jamais réussi à vivre une relation amoureuse stable et durable.

Mais comment se fait-il qu’elle soit si indulgente, si vulnérable, si soumise face aux deux modèles masculins qui lui sont les plus proches, son père et son frère ?

Son frère aîné d’abord, « père, mère, dieu, unique horizon » à qui elle doit des traumatismes insupportables vécus dans l’enfance : humiliations morales et physiques, viol, haine incestueuse, brimades et manipulations en tout genre. Malgré tout ce qu’il lui a fait subir, on sent qu’elle est encore dans l’admiration béate, la résignation face à toutes ces violences. Son frère l’a dégradée, l’a déchue de toute dignité, a abusé de sa force et de sa position dominante parce qu’il croyait qu’elle lui volait l’amour maternel. Elle s’est soumise parce qu’elle croyait ainsi gagner l’amour de son frère.

Son père ensuite : extrêmement intelligent, il a souffert d’une image paternelle dévirilisée et servile. Marié à une femme dont l’indépendance d’esprit et le militantisme ont été un frein à l’épanouissement de leur couple, il se montre envers sa fille léger et irresponsable. Il l’entraine à cacher ses propres turpitudes, à mentir et comploter contre sa mère pour protéger ses débordements, ce qui aura pour conséquences tragiques le décès accidentel de celle-ci.

Des frasques sexuelles, amorales et illicites en compagnie de son géniteur, que cela doit être lourd à porter ! Que cela doit être douloureux de s’imaginer être la cause de la mort de sa mère par tromperie pour un simple week-end de baise et de plaisirs volés ! Il y aurait de quoi se révolter contre cette figure paternelle ! Et pourtant, Rena est dans la vénération la plus aveugle…

Pendant ces quelques jours en Italie, tout son monde va s’écrouler, lambeaux par lambeaux, et Rena va devoir désormais assumer sa vulnérabilité, ses démons psychologiques refoulés, son immaturité affective, confrontée brutalement à ses déchirements  et à ses contradictions infantilisantes.

C’est une sorte de métamorphose qu’elle vit  en laissant ressurgir les images du passé, les traumatismes, les violences qui finalement pèsent tellement plus lourds que les évocations sensuelles et charnelles de plaisirs et jouissances éphémères et fugaces, de conquêtes sexuelles qui s’avèrent n’être que des leurres et des misérables pansements sur un plaie ouverte et béante.

De ruptures en ruptures, Rena redevient petite fille, perdue, fragile, déchirée, éplorée : elle devient grand-mère, perd son travail, son jeune amant la quitte, la mort plane sur son père…

Un voyage en Italie qui s’avère être un voyage au bout de soi, une réflexion sur les rapports hommes-femmes, la figure du père et de la mère, la filiation, la quête et le besoin d’amour. Un voyage bouleversant.

Nancy Huston sera le 18 septembre prochain l’invitée de la librairie La Réserve.

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Commentaires

[...] Nancy Huston revient sur les tables de librairie avec un roman destiné à la jeunesse mais que je recommande vivement à tout public, aux grands comme aux plus jeunes, aux filles bien évidemment, mais aussi et peut-être plus particulièrement, contre toute attente, aux jeunes garçons … [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 22.07.11 à 16 h 03 min

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