Melnitz, de Charles Lewinsky (trad. de Léa Marcou, éd. Grasset)


Après avoir lu « Un village sans histoires » qui ne m’avait pas convaincue, je m’étais promis de lire « Melnitz », le premier roman traduit en français de Charles Lewinsky, publié en 2008 et salué assez unanimement par la critique.

Profitant de sa récente parution en livre de poche, je me suis attaquée aux mille pages retraçant la vie d’une famille juive installée en Suisse, de la guerre franco-prussienne de 1871 à la seconde guerre mondiale.

Emmenée par une belle écriture sage mais inspirée, dont la retenue éloigne cependant toute passion, j’ai ainsi parcouru sur cinq générations le quotidien des Schmatters-Meijers, les Meijer du textile, qui ont tenté de se frayer une place dans la société helvète en composant avec leurs particularités dues à la fois à la culture yiddishe et à la tradition religieuse.

Tout commence par Salomon, le marchand de bestiaux, son bon sens terrien allié à la passion de la

« Guematria, méthode cabalistique fondée sur la valeur numérique des lettres hébraïques à partir de laquelle on effectue de savantes combinaisons afin de déceler, à travers les analogies et les différences, des correspondances cachées. »

Installé à Erdingen, un des deux seuls villages suisses qui tolèrent les Juifs, il vit avec sa femme Golda, typique yiddishe mama, leur fille Mimi, âme romanesque et frivole, et Hannele, une jeune orpheline âpre à la tâche recueillie car

« toute personne dotée d’un peu d’esprit pratique sait qu’un enfant unique donne beaucoup plus de travail que deux »

Au sein d’une communauté à la fois solidaire mais aussi étouffante, Salomon occupe une place de notable en tant qu’administrateur de la caisse de bienfaisance. Plein d’espoir, il assiste à une certaine ouverture de la société helvète qui permet enfin aux juifs de s’installer où bon leur semble et d’obtenir la nationalité suisse, même si en contrepartie, une initiative populaire suivie d’une votation permet en 1893 l’interdiction de l’abattage rituel (ce qui n’est pas sans rappeler la récente polémique en Suisse autour de l’interdiction des minarets…).

Fidèle aux traditions, la famille célèbre toutes les fêtes juives, le Shabbat sous la schabbeslampe qui se transmet de génération en génération, parle un allemand truffé de vocabulaire yiddish, mange koscher et attribue une grande valeur à la mischpo’he, la famille au sens large du terme.

C’est ainsi qu’elle accueille un jour Jean Meijer dit Janki, jeune homme venu de France d’une branche lointaine de l’arbre généalogique. Ayant travaillé comme tailleur à Paris, il a l’ambition de fonder à Baden une boutique chic et à la mode où la bonne société suisse viendrait se fournir en tissus et confection de qualité. Il épouse alors Hannele et tous deux réussissent à force de travail à monter deux boutiques de renom. De son côté, Mimi épouse Pin’has, le très religieux fils du cho’het (boucher pratiquant l’abattage selon les prescriptions rituelles) qui gagnera très bien sa vie en s’installant à Zurich où la communauté juive prend de l’ampleur.

A l’orée du vingtième siècle, les Meijer s’établissent ainsi durablement et profondément dans la société helvète et sont peu à peu gagnés par le modernisme du nouveau siècle. Les femmes mariées abandonnent les perruques, les shiddou’him (mariages arrangés) disparaissent, les règles de la cacheroute sont assouplies, deux des membres de la famille se convertissent même au christianisme.

Mais l’antisémitisme n’épargne pas plus la Suisse que les autres pays européens, comme un mal récurrent et indéracinable. C’est l’oncle Melnitz, figure fantomatique incarnant la mémoire des persécutions juives à travers les siècles qui le rappelle inlassablement et met en garde contre ce fléau.

L’oncle Melnitz est le témoin intemporel des exactions commises envers les juifs : des accusations par les chrétiens de crimes rituels et autres complots destructeurs, des conversions forcées, des mesures d’exclusion aboutissant parfois à l’expulsion, des vexations quotidiennes insidieuses et des discriminations systématiques et légalisées, des pogroms de Russie, du massacre de Chmielnicki en Pologne…

L’oncle Melnitz prend la parole lors des grands évènements familiaux, lors de la disparition en 1937 d’un fils installé en Allemagne et de toute sa famille, lors du mariage d’une fille avec un rescapé des premiers « camps de rééducation » nazi. L’oncle Melnitz pressent la Shoah…

Même si parfois il n’est pas écouté, si on lui fait remarquer qu’il est mort et depuis longtemps enterré, l’oncle Melnitz malheureusement revient toujours…

Il clôt la saga familiale en 1945 par ces mots :

« Profitez de la vie. Vous avez eu de la chance, ici en Suisse. »

Prix du Meilleur Livre Etranger 2008

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