Point de rencontre à l’infini, de Klaus Mann (trad. Corinna Gepner, éd. Phébus)


Klaus Mann, est un écrivain de langue allemande de la première moitié du XXème siècle. Il fait partie d’une grande famille d’artistes et d’intellectuels. Son père est le grand « magicien », Thomas Mann, auteur des BuddenbrooksMort à Venise et la Montagne magique entre autres.

Son oncle est Heinrich Mann, écrivain lui aussi à qui l’on doit le texte littéraire qui fut adapté au cinéma sous le titre de l’Ange bleu, avec Marlène Dietrich et Emil Jannings.

Son frère Golo est un philosophe et historien très renommé et sa très chère sœur Erika, comédienne dans la troupe de Max Reinhardt au Deutsches Theater de Berlin à la fin des années 20 est également femme de lettres.

Klaus un jeune homme sensible et tourmenté, érudit, idéaliste et grand esthète, héritier reconnaissant du raffinement artistique allemand, il embrasse à corps perdu la vie et les arts.

« A la question : le poète peut-il changer le monde ? je réponds par un triple oui. Il dispose de la puissance et de la splendeur du Verbe ; jusqu’à présent, le Verbe a toujours remporté la victoire sur la force » ,

écrit-il en 1930.

Jeune dandy déluré dans la République de Weimar, dilettante et provocateur notoire, il fréquente les cabarets licencieux, les restaurants chics et bars enfumés typiques du Berlin décadent, multiplie les aventures amoureuses avec de jeunes hommes, s’adonne à la drogue, cocaïne, morphine, héroïne, narcotiques de tous poils et Benzédrine.

Il décrit d’ailleurs dans son Journal 1 ses rapports aux stupéfiants, l’accoutumance, les mauvais délires, les complications physiques, les affres du sevrage :

« Après avoir pris de la drogue, je ne peux dormir que la lumière allumée, sinon je vois les choses les plus horribles qui se trouvent à portée de main. »(décembre 1932). 

« La drogue me procure des vertiges et me fait entendre des voix. » (avril 1934).

Dans « Point de rencontre à l’infini », il décrira aussi une scène de « bad trip » qui sera fatale à l’un des personnages.

Pour autant, il est très lucide quant à la dérive politique de son pays et très tôt, il s’engage dans une opposition radicale au nazisme émergent. En fait, il vit très mal cette opposition d’une jeunesse emportée par le tourbillon festif et frivole qui règne dans le Berlin des années folles et cette menace noire qui plane sur cette « génération perdue » 2 dont Klaus Mann pressent qu’elle sera sacrifiée sur l’autel du nazisme. En 1930, après le succès électoral du NSDAP au Reichstag, il écrit à son ami Stefan Zweig :

«Tout ce que fait la jeunesse ne nous montre pas la voie de l’avenir. Moi qui dis cela, je suis jeune moi-même. La plupart des gens de mon âge – ou des gens encore plus jeunes – ont fait, avec l’enthousiasme qui devrait être réservé au progrès, le choix de la régression. C’est une chose que nous ne pouvons sous aucun prétexte approuver. Sous aucun prétexte.»

On retrouve ce choc frontal et cette angoisse de fin de monde dans Point de rencontre à l’infini (traduction littérale du titre original, magnifique au demeurant), qui recèle de nombreux traits autobiographiques, voire prophétiques (le suicide d’un de ses personnages à Nice, présage de la mort de Klaus à Cannes en 1949, probablement par overdose).

Ecrit en 1932, un an avant l’exil de l’écrivain et avant qu’il ne soit déchu de sa nationalité, ce récit très psychologique s’apparente aux romans viennois. A Berlin, Paris ou Fès, nous suivons le destin de nombreux personnages issus de la bourgeoisie ou du monde artistique. Ils se croisent, se jugent, s’ignorent, se trouvent, s’écrivent, se jalousent, se jaugent lors de soirées mondaines, de voyages d’agrément.

Klaus Mann les décrit longuement, physiquement et moralement, et dépeint à travers leurs caractéristiques un état des lieux d’une certaine société allemande, qu’il côtoie par ailleurs, et de la mutation de ses valeurs.

« Tu n’imagines pas à quel point elle me parait méprisable, cette jeunesse avec laquelle je suis entrée en contact par ta faute. Ce qui me gêne, ce n’est pas qu’elle soit « dépravée » – ce sont des concepts bourgeois. Non… mais tout ça est creux, je ne sens pas de vécu, de sentiment vrai, de sang, de lutte ni d’aventure. On couche les uns avec les autres, ça donne une bouillie, une masse visqueuse, et cette totale liberté sexuelle, pour laquelle nous avions combattu comme des forcenés, a pour seul résultat de produire une génération aux sens émoussés, qui, même sur le plan intellectuel, s’adonne de manière vaine, molle et dépassionnée à des jouissances banales »,

résume le docteur Massis, le docteur dealer.

Il est vrai que dans ces portraits physiques, Klaus Mann n’échappe pas à certains préjugés physiognomoniques. Même s’il est bien évidemment au-delà de tout soupçon xénophobe et raciste, ces descriptions paraissent choquantes et déplacées à notre époque et trahissent une certaine désuétude de l’écriture.

«C’était un visage de Français subtil et sarcastique, rendu piquant et surprenant par un type slave, voire hunnique.»

«Ses beaux yeux, qui trahissaient le sang oriental abhorré.»

«Greta était de type judéo-slave, avec un profil plat et des lèvres larges, un peu retroussées.»

La mort rode, la maladie guette, la folie s’insinue. Les femmes sont pâles et maigres ; les hommes sont riches, gras et influents, les artistes sont bohèmes mais lucides et sans concessions :

George Grosz, Suicide – 1926

«Elle ne put s’empêcher de penser aux estampes macabres de George Grosz. Le visage de la classe dirigeante, songea-t-elle (nausée, nausée, nausée).»

Cette phrase et cette allusion visuelle de Sonja, la comédienne, femme libre et intègre qui s’éteindra au Maroc dans d’horribles souffrances et complications dues à l’absorption de drogue, résument l’ambiance et le propos de ce livre exigeant, témoignage poignant de deux destins tragiques : celui d’un homme de lettres résistant et celui d’une nation qui bascule dans la barbarie 3.

1 / « Journal », 1936-1937 – Les années brunes – 1937-1949 – Les années d’exil, LGF

2/ « Génération perdue », Klaus Mann – publié en 2009 aux éditions du Chemin de fer

3/ « Contre la barbarie », Klaus Mann, édions Phébus, 2009

voir aussi la vidéo consacrée à Klaus Mann par les éditions Phébus et publiée sur ce blog

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Commentaires

[...] retrouvons ici grâce aux éditions Phébus Klaus Mann que j’ai heureusement découvert avec « Point de rencontre à l’infini » et dont la vie passionnée et l’engagement politique me touchent [...]

[...] un habitué du blog, vous avez certainement déjà fait connaissance avec Klaus Mann et son roman Point de rencontre à l’infini ou son essai Aujourd’hui et demain. Fils de Thomas Mann, il est aussi le frère et le complice [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 01.08.12 à 8 h 11 min

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