Les enfants de la nuit, de Frank Delaney (trad. Hubert Tézenas, éd. Le Cherche Midi)


J’ai marché, j’ai foncé tête la première ! J’ai scrupuleusement lu le prologue de l’histoire, et naïve, j’ai cru avoir affaire à une histoire qui reposait sur un aspect inédit mais authentique de la barbarie nazie.

Alors, au fil de la lecture, cela m’a scandalisée : comment pouvait-on utiliser l’histoire de victimes de l’Holocauste réchappées du drame en transposant leur vie dans une fiction où elles se faisaient ignominieusement assassiner, quarante ans après la solution finale ?

Même sous couvert d’hommage et de gratitude face à des confidences recueillies, comment un auteur contemporain pouvait-il s’emparer de la souffrance vécue et la prolonger dans une mise en scène macabre, avec des détails sordides sur leur passé indigne, leur déchéance et ce qu’elles avaient enduré ? Je me mets à la place de ces victimes, de leur famille, de ce qu’elles peuvent ressentir à la lecture des rapports minutieux et précis des sévices subis, à la description méthodique de la profanation des corps…

Parce que dans les « Enfants de la nuit », il est question de quatre femmes, rescapées d’une expérience nazie sur la dislocation de la cellule familiale. Le but était de sélectionner des familles juives très soudées, caractérisées par leurs valeurs positives affirmées et transmises à leurs enfants. Charge ensuite à une équipe médicale de choc d’insinuer en elles honte, haine et humiliations afin de casser la communauté juive de l’intérieur. Enfermées avec leur famille au Schloss Martha ou conçues et nées entre ces quatre murs, ces enfants sont observées comme des rats en laboratoire, droguées, conditionnées, manipulées par des psychiatres de l’horreur. Elles assistent à la dégradation de leurs proches, leur avilissement puis leur meurtre, avant d’être libérées par les Américains.

Prises en charge par un réseau d’entre-aide, elles réussissent finalement à se construire une vie chacune aux quatre coins de la planète.
Mais trois d’entre elles sont sauvagement assassinées dans des conditions qui rappellent l’exécution de leurs parents. Il est urgent de sauver la quatrième et c’est Nicholas Newman, l’amant endeuillé de l’une d’elle, qui va s’y coller. C’est une sorte de thérapie pour lui, un travail sur son deuil, ses deuils, une réconciliation intime et personnelle, l’apprentissage d’un lâcher prise salutaire.

Oui, mais on ne peut pas bâtir un roman policier en extrapolant sur la mort violente et infamante de rescapés ! J’en suis restée abasourdie de tant d’irrespectueuse audace.
Et puis, j’ai trouvé bizarre de ne pas avoir entendu de polémique à ce sujet. Alors j’ai cherché des informations de ci, de là. Et je n’ai rien trouvé de corroborant, si ce n’est en effet un Schloss à Westerburg, non pas rasé mais toujours debout, et qui dispense en son sein des séminaires d’entreprise ou des mariages luxueux…

Une histoire montée de toutes pièces alors. Mais tellement crédible ! Quel froid dans le dos ! Bien menée, avec un personnage principal à la psychologie fouillée, des retours sur la passé glaçants, des escales à travers le monde. La force du livre réside dans une restitution minutieuse et horriblement détaillée de l’horreur nazie sous forme d’une expérience médicale inouïe qui n’a pas existé mais qui s’inscrit tellement dans la ligne politique et la stratégie d’élimination des nazis que l’on y croit dur comme fer.

Dites-moi, hein, que le Schloss Martha n’a pas existé ! parce que ce qui a existé est déjà tellement dur à supporter… Ai-je été la seule à avoir imaginé un trop long instant que ce roman reposait sur des témoignages et des faits authentiques ? Ce livre laisse derrière lui un malaise trouble et persistant…

Et si vous jetiez un oeil sur...