La compagnie des menteurs, de Karen Maitland (trad. Fabrice Pointeau, éd. Sonatine)


La « Compagnie des menteurs » est un récit à la fois historique et fantastique, avec un soupçon d’intrigue policière, dont l’intérêt réside principalement dans l’évocation talentueuse d’une ambiance médiévale obscurantiste.

Car il ne faut pas se laisser trop allécher par la référence de la quatrième de couverture au Nom de la rose d’Eco ; ce n’est absolument pas comparable, ni dans l’écriture, ni dans l’érudition, ni dans l’art du suspens… Cela m’a plutôt fait penser au Pilier de la Terre de Ken Follett, avec un plaisir de lecture moindre cependant pour les raisons que j’évoquerais après avoir planté le décor de l’histoire de la Compagnie des menteurs.

Afin de fuir l’épidémie de peste noire qui ravage la ville de Florence en 1348, dix jeunes gens se réunissent : sept femmes et trois hommes…

Euh, non, pardon, ça c’est le début du Décameron de Boccace …

Je reprends : afin de fuir l’épidémie de peste noire qui ravage l’Angleterre en 1348, neufs pérégrins se réunissent, bon gré mal gré, et mettent leurs forces et leurs destinées en commun pour échapper à la contagion. Ils cheminent vaille que vaille vers des contrées qu’ils espèrent épargnées par la malédiction…

Il y a tout d’abord Camelot, le narrateur, vieux briscard défiguré par une vie que l’on soupçonne riche en mésaventures et violences diverses. Il profite certes de la superstition des gens pour leur vendre de fausses reliques mais il n’en porte pas moins sur son prochain un oeil, le seul qu’il lui reste, avisé et bienveillant.

Il y a Zophiel ensuite, l’ange maléfique, le magicien noir et de méchante humeur qui trimballe dans sa carriole tirée par une vieille carne de mystérieuses et semble-t-il précieuses boîtes noires.

Nous avons Narigorm également, étrange interprète des runes qui ressemble plus à un farfadet albinos et malicieux (au sens premier du terme) qu’à une innocente et douce fillette orpheline. Elle est accompagnée de Plaisance, jeune femme timide et effacée, rebouteuse à ses heures, qui laisse parfois échapper d’étranges mots d’un dialecte méconnu.

La compagnie est avantageusement complétée par deux ménestrels italiens : un maître intègre et paternaliste et son jeune apprenti, aussi beau qu’écervelé, dont les moeurs sont de nature à susciter la plus vive réprobation, voire l’abomination des esprits intolérants.

A ceux-là s’ajoutent Osmond et Adela, un adorable couple sur le point d’avoir un enfant, dont les relations conjugales éveillent toutefois certaines suspicions, et Cygnus, un jeune conteur estropié dont l’innocence d’esprit ne lui évite cependant pas d’être accusé du meurtre d’une jeune fille.

Vous laissez tout ce petit monde, haut en couleur, cahoter sur les routes boueuses et malfamées de la campagne anglaise, empesé sous un ciel sombre et diluvien, étriqué dans une ambiance morbide de fin de monde, de superstitions et de pauvreté latente. A la moitié du livre, vous faites disparaître de mort violente un premier personnage (le plus falot et le moins réussi). Vous annoncez ainsi les prémices de nouveaux meurtres inéluctables et par la même occasion inoculez insidieusement des doutes délétères au sein de la compagnie. Vous distillez quelques histoires intimes et peu avouables contées à mi-voix le soir au coin du feu avec le hurlement des loups en fond sonore. Vous saupoudrez de prédictions, sortilèges, sorcières, animaux fantastiques, cauchemars éveillés, odeurs de myrrhe, d’encens et d’aloes, et vous avez ainsi tous les ingrédients pour tenir le lecteur en haleine…

Ou presque…

Car pour ma part, les éléments fantastiques insérés dans le récit m’ont malheureusement gênée et empêchée de me projeter complètement dans cet univers et d’y plonger totalement. En plus d’être perturbateurs, il me semble qu’ils étaient superflus, tant l’auteur avait déjà réussi par ailleurs à nous dépeindre un monde obscurant et sinistre. Certains tableaux réalistes se suffisaient à eux-même : le mariage des infirmes, l’animation autour du sanctuaire de Saint John, l’intervention du coroner… Nul besoin d’en rajouter avec des prédictions et des sortilèges.

De la même façon, j’ai trouvé que l’idée de la révélation des mensonges, ou plus exactement des secrets, comme fil conducteur du livre et dénominateur commun des personnages était mal exploitée. Certains sont en effet richement développés et dignes d’intérêt quand d’autres sont insignifiants et balayés rapidement. Je cherche encore le mensonge d’un des personnages d’ailleurs, il a dû m’échapper…
Ces secrets n’ont du reste pas la même portée morale et tout est un peu mélangé (le mal selon l’Eglise, l’éthique, les moeurs du temps, l’interdit universel…), ce qui donne une impression finalement brouillonne et confuse et enlève toute crédibilité aux motivations de l’assassin.

Pour finir sur une note positive, je dirais que le dernier chapitre a été pour moi un réel moment de plaisir. Alors que je m’étais laissée doucement endormir par une intrigue fantastique qui ne m’impressionnait pas et me détachait progressivement mais sûrement de l’histoire, j’ai laissé échapper certains indices au fil de la lecture. J’ai donc pris de plein fouet le coup de théâtre final qui m’a révélé à quel point j’avais été manipulée et malmenée. Très jouissif, comme sensation et qui a subitement éclairé le livre d’une impression plus favorable.

voir du même traducteur l’article sur « Seul le silence », de R. J. Ellory, aux éditions Sonatine.

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