Marilyn Monroe, fragments, poèmes, écrits intimes, lettres (trad. Tiphaine Samoyault, éd. du Seuil)


 « A chaque printemps, le vert est trop vif…. » (1958)

Annoncée comme un événement mondial, voici la publication (en simultané dans dix pays) de notes et fragments de carnets intimes de Marilyn Monroe retrouvés par ses héritiers dans de simples boîtes…

Ce recueil comporte 104 fac-similés manuscrits ou typographiés avec leur transcription et leur traduction (et parfois un décodage que l’éditeur souligne et soumet à l’appréciation du lecteur). On y retrouve des pensées fragmentaires ou plus abouties, jetées pêle-mêle sur le papier, des poèmes, des lettres (notamment une lettre très émouvante à son médecin après son internement en hôpital psychiatrique), des notes de cours ou de tournage et même des pense-bêtes d’intendance et des recettes de cuisine !

Le tout est agrémenté de photos (magnifiques) dont certaines sont inédites.

Quel intérêt me direz-vous et ceci ne sent-il pas le gros coup marketing ?

Eh bien, non, pas du tout ! Ce recueil est extrêmement émouvant et vaut mille fois une biographie de la star absolue, celle qui fait de l’ombre à Mona Lisa elle-même encore aujourd’hui, près de 50 ans après sa mort tragique.

Pour ma part, je me suis détachée du personnage irradiant de la pin-up peroxydée le jour où j’ai lu « Blonde » de Joyce Carol Oates. J’ai été complètement conquise par cette fausse biographie qui malgré des scènes très réalistes mais inventées de toute pièce traçait en filigrane un portrait de Marilyn qui m’a paru terriblement authentique et bien plus complexe que ce que l’image publique de la star avait pu nous transmettre.

Ce portrait était avant tout celui d’une femme écorchée, se débattant dans sa propre vie comme un oiseau dans une cage. Et c’est cela en fait que l’on retrouve dans ce recueil, à travers les propres mots et réflexions de Marilyn.

Comment ne pas être touchée par la fragilité, l’ingénuité et la troublante sincérité de cette petite fille que l’on sent complètement perdue et en détresse, en proie à d’éternels doutes, douloureusement meurtrie par le destin qui a fait du début de sa vie une véritable épreuve et une réserve de traumatismes et de frustrations ?

« je trouve que la sincérité et être simple et directe comme (possiblement) j’aimerais est souvent pris pour de la pure stupidité mais puisqu’on n’est pas dans un monde sincère – il est très probable qu’être sincère est stupide » (1955-56)

« l’enfance de chacun se rejoue tout le temps. Pas étonnant que personne ne connaisse l’autre ni ne puisse le comprendre entièrement »

Comment ne pas admirer ses tentatives désespérées de garder la tête hors de l’eau et de trouver son chemin à travers un monde qui la terrorise, totalement démunie et dénuée des armes indispensables que sont la confiance et l’amour ?

« il m’est arrivé quelque chose je crois qui m’a fait perdre ma confiance. Je ne sais pas ce que c’est. Tout ce que je sais c’est que je veux travailler. Oh, Paula, j’aimerais tant savoir pourquoi je suis si angoissée. »

Le portrait dressé par Oates m’a rendu Marilyn très proche, comme une petite sœur vulnérable et fragile, un petit oiseau tombé du nid appelant vainement à l’aide : il a suscité en moi une grande empathie un peu douloureuse. Les écrits de Marylin n’ont fait que confirmer la chose. J’ai cru apercevoir une femme dont l’acuité sensible et la profonde intelligence condamnaient à une errance perpétuelle, une quête sans fin sur ses origines, la légitimité et le but de son existence.

« de grande beauté, c’est une âme que la psychologie à bon marché qualifierait de « névrotique », de la même façon qu’on peut qualifier de « névrotiques » tous ceux qui pensent trop, qui aiment trop, qui sentent trop. » (préface d’Antonio Tabucchi)

<« je suppose que je réagis de façon trop émotionnelle aux mauvais endroits – mais si les choses n’étaient pas comme ça il est probable que je m’ennuierais -… » (1943)

« en fait la sensibilité est si pleine et si forte que c’est dangereux » (1955)

Dans ce recueil, on découvre une femme qui a soif d’apprendre, de connaître, en évolution et en tension constante vers un objectif de perfectibilité mais toujours déchirée par des contradictions internes et un manque de foi en la vie dévastateur :

1

« Life

I am both of your directions

somehow remaining hanging downward

the most

but strong as a cobweb in the

wind- I exist more with the cold glistening frost.

but my beaded rays have the colors I’ve

seen, in a painting – ah life they

have cheated you »


On y découvre une femme qui a la redoutable manie de se passer au crible de la critique, de s’autoanalyser et de se remettre en question, inlassablement et sans concession : « having a sense of myself » lit-on sur une page de carnet vierge de tout autre commentaire, comme une admonestation éperdue à se resaissir et à continuer d’avancer.

« ce n’est pas si drôle de se connaître trop bien ou de penser qu’on se connaît – chacun a besoin d’un peu de vanité pour surmonter ses échecs » (1943)

On y rencontre un être humain humble et curieux qui cherche sans relâche à interroger le monde et à se poser des questions sur ses rapports à l’autre, qui veut absolument tout comprendre : un exercice de lucidité et d’objectivité dans lequel Marilyn semble exceller même au plus jeune âge de sa vie.

« je pense que seule une personne qui se souvient de la façon dont elle a grandi peut apercevoir clairement et distinctement le point de vue objectif et analytique que j’essaie d’avoir, même si je finis par faire quelque chose d’un peu pompeux de mes pensées relativement simples… » (1943)

Elle semble avoir été aux prises avec un monde intérieur terrifiant, laminé par une vague de fond de noirs sentiments inexorablement ancrés, de culpabilité inoculée de force, de peur panique de mal faire, de décevoir et d’être humiliée.

« … Les femmes ont l’air sévère et critique – inamicales en général

Crainte que le réalisateur pense que je ne vaux rien.

Me souviens des moments où je ne pouvais littéralement pas faire la moindre chose.

Mais essayer de me reprendre en me disant que j’ai réussi des choses justes qui étaient même bien et que j’ai eu des moments excellents mais le mauvais est plus lourd à porter et je sens que je n’ai pas confiance

Déprimée folle » (début des années 50)

Son estime de soi ne parvient jamais à s’enorgueillir de ce qu’elle accomplit et le regard des autres qu’elle retient est souvent celui du « faux frère » envers le « vilain petit canard ».

« plus jamais une petite fille seule et terrorisée. Souviens-toi que tu peux être assise au sommet du monde (on ne dirait pas). »

« Mêlez-vous les uns aux autres mes frères, sauf si vous êtes nés solitaires » (Mingle – but not if you were born single), est un refrain qui lui vient spontanément à l’esprit lors de son internement psychiatrique en 1961.

C’est une personne extrêmement seule qui n’arrive ni à se fondre dans la vie, ni à se fondre dans la société, qui souffre d’un sentiment d’incompréhension et d’inadaptation redoutablement anesthésiant. Son étrangeté inquiétante au monde la rend vulnérable et repousse les frontières de l’ego au-delà du dénigrement :

« pourquoi ai-je ce sentiment – que les choses n’arrivent pas vraiment – mais que je joue un rôle – et de cela je me sens coupable… » (1955-56)

On perçoit également que le sentiment du temps qui passe mais qui ne guérit en rien les maux de l’âme malgré de constants efforts l’oppresse et lui laisse l’impression d’une course folle perdue d’avance.

« Je me vois dans la glace à présent, le sourcil en bataille – si je me mets très près je verrais ce que je ne veux pas voir – la tension, la tristesse, la déception, mes yeux ternes, les joues rougies par des petits vaisseaux qui paraissent comme des rivières sur une carte – les cheveux qui tombent comme des serpents. C’est la bouche qui me rend le plus triste, près de mes yeux presque morts… » (1958)

Consciente de ses failles mais battante, elle force l’admiration par sa volonté acharnée de s’en sortir. Elle s’encourage, s’exhorte à la discipline et à la concentration, prône le travail et les efforts, prend de nombreuses résolutions en ce sens mais se préserve toutefois avec indulgence :

« Essayer de me faire plaisir quand je peux. Je suis déjà assez malheureuse comme ça »

Elle cherche autour d’elle les ressources qui peuvent l’aider et les personnes qui peuvent la guider, comme ce fut le cas de Lee Strasberg, directeur de l’Actors studio :

« Pourquoi était-ce d’une telle importance pour moi après toute cette crise de sanglots sur scène – quand il a dit que j’étais à l’opposé de ce que font la plupart des gens dans ce pays et c’est pour ça (en partie je le précise) que des gens que tu connais t’admirent – exactement pour ça mais ta sensibilité ne serait pas la même si tu n’avais pas ces terribles appréhensions – auxquelles tu as réagi en fonction de ton expérience (passée) et que techniquement tu parviendras à contrôler mais pas à t’en débarrasser sans effets dangereux (en retournant la peur contre toi-même) jusqu’à la peur seule et en jouant seulement en fonction de ça – la peur et la peur seule » (1955)

Ce n’est plus l’histoire d’une star de Hollywood que l’on a sous les yeux : c’est simplement l’histoire d’une vie brisée, d’un être qui n’arrivait pas à se sentir humain, qui cherchait désespérément sa place sans jamais pouvoir l’occuper, poussé par une force vitale qui finit par l’abandonner un jour.

« Pourquoi est-ce que je ressens cette torture ? Ou pourquoi est-ce que je me sens moins un être humain que les autres (toujours senti d’une certaine façon que je suis sous-humaine pourquoi en d’autres mots, je suis la pire, pourquoi ? » (1955-1956)

C’est l’histoire des plus faibles, des plus meurtris, ceux dont la psyché est un mortel ennemi, ceux qui sont nés trop sensibles, trop passionnés, trop entiers, trop idéalistes. Cette violence des sentiments déstabilisait Marilyn et l’angoissait terriblement :

« Tout le monde a de la violence en soi. Je suis violente » (1955)

C’est l’histoire de quelqu’un d’acharné, de déterminé, inéluctablement rattrapé par la marée toujours montante de ses entraves intérieures.

« C’est plutôt par détermination qu’on ne se laisse pas engloutir »

Voilà pourquoi ce recueil dépasse complètement le stade des apparences et le glamour des magazines people. Il parle avant tout de vulnérabilité de l’âme, d’inadaptation à la vie, ce que tous un jour où l’autre nous avons pu ressentir à différents degrés.

« Oh damn I wish that I were

dead – absolutely non existent-

gone away from here… »

Impossible de rester de glace devant un coeur (partiellement) mis à nu…

1/ Caspar David Friedrich, Femme avec une toile d’araignée au milieu des arbres dépouillés, Gravure sur bois (1801-1803)

Complément de lecture : « Marilyn, dernières séances », Michel Schneider (Folio)

challenge Marilyn Monroe organisé par livres de George Sand et moi

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