Le livre de Dave, de Will Self (trad. Robert Davreu, éd. de L’Olivier)


Vous êtes-vous un jour demandé quelles conclusions tireraient les archéologues du futur après exhumation et étude de canettes de Mecca-cola ?

Will Self, lui, est allé encore plus loin. Il a imaginé que la découverte d’un très ancien livre enterré dans un jardin anglais devienne la pierre angulaire d’une nouvelle religion dont l’auteur serait élevé au rang de prophète.

Bien entendu, il ne s’agit pas de n’importe quel livre ni de n’importe quel auteur, sinon ce ne serait pas drôle. Il s’agit en fait  de longues récriminations pathétiques d’un homme tout ce qu’il y a de plus commun, issu d’une classe sociale défavorisée et chauffeur de taxi londonien de son état, dont l’esprit  déjà confus de nature est gravement perturbé par une aventure sentimentale triviale qui tourne à la bérézina.

Dans ce livre, sorte de journal intime des pires frustrations, Dave s’épanche et expose sa doxa. Cet homme dépressif à l’orgueil blessé, trahi et trompé par sa femme, vitupère la gent féminine. Il s’interroge sur sa paternité non voulue puis remise en cause avant d’être reniée. Il évoque aussi longuement ses démêlées pour la garde alternée de son fils, relate la mort tragique d’un de ses amis, membre de l’association des « pères en lutte »  tombé en manifestant de la grande roue du Millénaire…

« C’est un fourre-tout de proscriptions et d’injonctions qui semblent dérivées de la vie professionnelle des chauffeurs de taxi londoniens, une compréhension tordue d’un mélange de fondamentalisme, mais qui procède surtout de la propre misogynie de Dave Rudman. »

Autant de détails sur la vie de Dave et son épilogue dramatique qui permettent une cocasse extrapolation théologique d’hurluberlus et l’institution d’une nouvelle croyance rigoriste quelques siècles plus tard dans l’île de Ing, avec des adeptes qui parlent un étrange dialecte aux accents cockney appelé mokni, une doctrine prônant la séparation des hommes et des femmes (la Rupture et l’Alternance) l’histoire d’un « Garçon perdu », des homélies qui commencent toutes par « Ouvaton chef ? »…

Ou comment à partir d’une histoire de l’an 2000 tout ce qu’il y a de plus banale et seulement signifiante à l’échelle d’un simple individu sans mérites particuliers, des exégètes farfelus arrivent à inventer  et propager une nouvelle religion avec sa genèse, sa révélation, son prophète, ses rites, son organisation dogmatique, ses hérésies, son Inquisition, ses sceptiques, ses courants réformistes et ses nouveaux prophètes…

Cette « théofantasmagorie » très particulière est métaphoriquement la projection de la vie du chauffeur de taxi londonien. Le Chauffeur est le prêtre, le pare-brise est le ciel, le client est l’adepte, l’antibrouillard est le soleil, la « Connaissance » de la topographie londonienne et sa récitation deviennent des prières liturgiques, le clergé s’incarne dans le « Public Carriage Office », la roue devient un symbole de l’inquisition, le « Niou London » représente la cité de Dieu, etc….

« Au commencement il y eut la parole de Dave et cette parole seule. Tout ce que nous avons vient du Livre. Tout ce qui est, tout ce qui a été, et tout ce qui reviendra. Vous n’êtes pas les seuls clients à déguerpir, vous n’êtes pas les seuls à respirer le taxi enfumé de l’apostasie, vous n’êtes pas les seuls misérables messieurs je-sais-tout à chercher un raccourci pour le Nouveau Londres ! Cela fait à présent trois siècles que le Livre est le rocher même sur lequel l’Ing s’est bâtie. Oh oui, un Londres nouveau a été érigé, doté de larges avenues et de bâtiments imposants, d’ateliers et même de marchés – mais ce n’est pas la cité prophétisée par Dave ! Ce n’est pas le Nouveau Londres ! Car cette cité a aussi des saunas et des bonimenteurs, des arènes pour courses de taureaux et pour combats de coqs, des théâtres obscènes et des jardins de plaisir. Seul le PCO peut bâtir le Nouveau Londres, ici-bas sur la terre ou – si Dave le décrète – au-delà du pare-brise ?! »

Nous voici donc projetés virtuellement dans un futur  loufoque qui cependant ramène concrètement  l’humanité à un état antérieur d’assujettissement  aux lois et règlements d’une doctrine dont la puissance  repose sur l’ignorance et l’oppression de ses ouailles. On se croirait revenu à l’âge des cavernes, avec des « motos » qui sont des animaux faisant penser aux mammouths, des « Hamsteriens » (êtres sans libre arbitre à l’image d’un rongeur dans sa roue) qui vivent en tribu dans des bicoques et portent des « couvretrucs », une société patriarcale de castes où les sexes sont séparés et les femmes divisées en trois catégories : les vieilles casseroles, les mamans et les opaires.

Bienvenus donc dans le monde déjanté de Will Self.

Mais attention !  Pour s’y plonger, le lecteur aura avantageusement recours au glossaire figurant à la fin du livre car une bonne compréhension du dialecte mokni (alliée à l’aisance du décryptage SMS) est indispensable.

« Oué bon, commença Symun, z’avé vou tous capté k’jeu sui allé traîné dans la Zön. Mé ske vou n’savé pa C ke G été salué par Dave, voyévou, et k’jeu sui son klien. Ym’a donné son segon Liv’. Et y s’é assi ‘vec moi pendan k’jeu lise tou l’truc – kar jeu peu fèr des fonikes mint’nan – et y m’a fait tou prend’en notes pour k’jeu puisse le réciter, d’ac ? »

Accrochez vos ceintures : turbulences en vue… Décollage immédiat pour le « monde joujouesque » du « Livre de Dave » !

Et si vous jetiez un oeil sur...



Commentaires

Ça semble être une idée bien originale !
Je me laisserai sûrement tenté !
Merci mon amie !

posté par Richard le 04.11.10 à 12 h 29 min

Bonjour Richard, heureuse de t’accueillir ici ! L’idée est en effet plutôt fantasque et le résultat souvent drôle (même si parfois désarçonnant). A bientôt !

posté par La Ruelle bleue le 04.11.10 à 12 h 59 min

Un livre que j’avais déjà repéré et noté pour son étrangeté. Par contre ton dernier extrait me fait quand même hésité vu que je n’ai pas compris la moitié du texte. Moi qui pensait le lire en VO, je vais m’abstenir et pour la version française, ça mérite un petit feuilletage en librairie pour voir si je comprends quand même un peu la chose.

posté par zarline le 04.11.10 à 14 h 53 min

Rassure-toi Zarline, les passages en « mokni SMS » ne sont pas si nombreux. Mais c’est vrai, entrer de plain-pied dans la métaphore et maîtriser le vocabulaire spécifique des adeptes de cette religion loufoque demandent un effort de concentration certain !

posté par La Ruelle bleue le 04.11.10 à 17 h 44 min

Eh bien, nos lectures se suivent… et se ressemblent : je viens de terminer « L’indésirable », et d’entamer « Le livre de Dave », qui, j’en suis sûre, me plaira, car je n’ai pour le moment jamais été déçue par Will Self.
En revanche, je n’avais pas vraiment aimé « Affinités » de Sarah Waters, mais j’ai beaucoup apprécié la lecture de son dernier roman, l’ambiance à la fois surannée et surnaturelle, ce témoignage de la fin d’une époque…

posté par Ingannmic le 13.11.10 à 16 h 36 min

encore un avis positif sur « L’indésirable », tant mieux ! Je n’avais pas lu de Will Self avant celui-ci, mais je crois qu’il est à la hauteur de sa réputation…caustique.

posté par La Ruelle bleue le 13.11.10 à 18 h 20 min

Mon libraire m’avait recommande le trio Robbins-Pynchon et Will Self- je termine en ce moment un bien étrange attraction, vices cachées ensuite et pour ce qui est de Will self son écriture me rappelle le ch’ti que je parle et lit et oui !!! pas de probleme pour moi et ca me plait bien-

Ps Ne t’inquiète pas tu n’es pas obligée de répondre à chaque commentaire, je rattrappe les articles que je n’ai pas lu

posté par Nathalia le 27.11.10 à 16 h 22 min

Le trio de ton libraire est cohérent ! Je suis curieuse de connaître ton avis sur ces livres. Je surveille ton blog…

posté par La Ruelle bleue le 28.11.10 à 9 h 51 min

Je suis bien décidée à le lire un jour, même si les passages en mokni sont assurément ardus à déchiffrer…

posté par Schlabaya le 30.11.10 à 10 h 32 min

Petit gymnastique de l’esprit… après un peu d’entraînement, ça roule tout seul !

posté par La Ruelle bleue le 30.11.10 à 15 h 10 min
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