Petite sœur, mon amour, de Joyce Carol Oates (trad. Claude Seban, éd. Philippe Rey)


Je me souviens d’un rêve, étrange et pénétrant, que je faisais de façon récurrente quand j’étais une petite fille de quatre ou cinq ans, toute petite avec sa coupe au bol années 70 et sa salopette en velours côtelé… Dans ces rêves qui étaient terrifiants, ma mère revêtait invariablement l’aspect d’un être malfaisant et menaçant : une sorcière hideuse, un loup noir aux yeux rouges… Je devais échapper à son emprise mais jamais je n’y arrivais, tétanisée par ma peur, perdue dans des lieux sombres et inconnus, bouleversée par des sentiments et des impressions primitives d’une violence insondable…

Cette image de la mère prédatrice, dangereuse, de la vampire, de l’ogresse mangeuse de petits enfants, cette image angoissante est omniprésente dans le roman de Joyce Carol Oates. Sous des apparences maternelles et féminines, sous des rondeurs bienveillantes et des sourires enjôleurs, derrière les cris primaux de « maman !» plein d’amour et d’admiration prononcés par un petit garçon fasciné se cache une figure horriblement vaniteuse, égoïste, jalouse, vénale dont le comportement irresponsable confronté à l’innocence et l’impuissance de ses enfants sème insidieusement mais durablement effroi et oppression chez le lecteur.

Une ambiance familiale glauque, décrite magistralement par une Joyce Carol Oates cynique et grinçante, impitoyable.

D’autant que la figure du père est elle aussi largement écorchée dans ce conte familial digne du pire des cauchemars. Le papa qui impressionne et force l’admiration par sa virile corpulence et l’autorité intrinsèque à sa fonction se révèle en fait d’une lâcheté inconcevable, d’une légèreté inadmissible que seules ses absences et défaillances surpassent en médiocrité.

Au centre de ce tandem parental infernal se trouvent deux enfants, deux petits enfants, des petits êtres en devenir, malléables, vulnérables, impotents, candides et dociles.

L’aîné, Skyler, a neuf ans. Il est déjà meurtri et blessé par les ambitions que son père nourrit pour lui, pas seulement moralement même si la pression est dure à supporter, mais physiquement aussi puisque les tentatives paternelles pour faire de lui un champion de gymnastique se soldent lamentablement par une invalidité qui diminue et humilie l’enfant…

Le « petit homme » de sa mère est un être intelligent et sensible qui observe ce qu’il se passe autour de lui, comprend certaines choses, en devine d’autres, refoule, oublie, efface de sa mémoire le plus terrible qui reste cependant ancré au fond de lui, tel un monstre d’horreurs ingérées et ingérables qui le phagocyte de l’intérieur… C’est à travers ses yeux, ses mots et ses lambeaux de souvenirs que l’histoire nous est racontée.

La cadette, Edna Louise, la petite « pisseuse », n’est acceptée dans le cercle familial que le jour où elle se révèle être une patineuse exceptionnelle, propulsée sur la glace à l’âge de quatre ans. Détrônant Skyler dans le cœur de maman, elle devient le centre d’intérêt quasi exclusif de la famille mais se trouve aussi devenir le révélateur des failles familiales. Le but de maman, qui a dû renoncer elle-même au patinage dans sa jeunesse suite à une malencontreuse blessure, est de la hisser au faîte de la célébrité. « Amour, gloire et beauté » est le devise familiale, ou plutôt la prière éternelle adressée à Jésus, figure tutélaire écrasante guidant maman, pécheresse par excellence.

La vie de la famille Rampike est un modèle de réussite vu de l’extérieur. Un mari viril à la carrière prometteuse, une femme dévouée à ses enfants se sacrifiant pour eux, une maison cossue dans un environnement bourgeois, une petite fille angélique très douée dont la carrière de patineuse précoce mais si talentueuse suscite admiration, adulation, honneurs et espoirs mais aussi débordements, envie et jalousie…

La petite Edna Louise, rebaptisée Bliss, est retrouvée assassinée la veille de son septième anniversaire…

Les soupçons se portent sur un jeune pédophile taxidermiste amateur mais entachent également la réputation de maman, celle de papa, tout en étendant l’ombre délétère de leur doute insidieux sur le grand frère dont le comportement est troublant et donc forcément compromettant. Les tabloïds s’emparent de ce fait divers qui mêle enfance, gloire, richesse, meurtre et malheur, éclaboussant tout sur leur passage. La police n’aboutit à aucune conclusion, l’affaire semble classée sauf que des années durant, maman «moissonne sur le malheur» et permet ainsi que le destin fatal de Bliss soit rappelé continuellement aux masses populaires crédules et impressionnables par des médias sensationnalistes, heureux de la bonne aubaine pour leur audience.

C’est poisseux, cinglant, fétide, cynique, désespérant, écœurant, révoltant, sinistre et poignant. Le puant théâtre des apparences, les influences religieuses perverses, les sombres motivations de l’âme humaine sont mis à nu, observés par un enfant sensible et perméable, absorbés, digérés, vomis puis deviennent des armes de destruction qui se retournent contre ce jeune être malingre, impuissant, tétanisé, souffreteux et le transforment en parfaite victime de la société.

Jusqu’à la révélation finale… alors apparaissent dans les dernières pages une lueur d’espoir, une rédemption, une résilience qui ouvrent l’horizon et soulagent le lecteur écrasé ad nauseam par six cents pages de situations sordides, de sentiments misérables, de comportement infâmes qui massacrent l’image idyllique de la maternité, du modèle parental, à coups de hache répétés qui blessent et tuent l’enfance.

Oates est magistrale dans ce registre de noirceur ; elle nous l’a déjà démontré mais elle surprend encore dans ce roman d’autant plus effroyable qu’elle s’inspire ouvertement d’un fait divers authentique… toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels n’est pas fortuite, ni anodine, mais totalement fictive bien sûr et proprement glaçante…

Pour moi, un grand Oates qui joue telle une sorcière avec les angoisses primales de ses lecteurs…

challenge J. C. Oates organisé par livres de George Sand et moi

Grand Prix Littéraire de l’Héroïne Madame Figaro – Meilleure Oeuvre Internationale 2011

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Commentaires

ton billet est sublime et me donne dramatiquement envie de lire ce dernier roman de Oates !!! je vais le mettre sur ma liste de Noël, en priant très fort qu’une âme charitable veuille bien me l’offrir !

posté par George le 30.11.10 à 9 h 55 min

Le message est lancé en tout cas ! Tu me diras ce que tu en as pensé quand tu l’auras lu… quoique les fêtes de fin d’année ne soient pas forcément le moment idéal…Non, mais il n’ y a pas de moment idéal pour broyer du noir. Ce qu’on peut être maso quand même !

posté par La Ruelle bleue le 30.11.10 à 10 h 06 min

Ma très chère amie,
Encore une fois, ta verve et ton style me charment !
Comment peut-on résister devant une chronique si magnifiquement écrite ?
Merci, encore une fois, pour ces petits bonheurs de lecture.
Amitiés
R.

posté par Richard le 30.11.10 à 11 h 13 min

L’inspiration soufflée par un très bon livre doit donner des ailes à mon clavier… je ne vois que ça ! A bientôt Richard !

posté par La Ruelle bleue le 30.11.10 à 15 h 04 min

Oui, c’est vraiment un excellent billet qui donne envie de plonger dans ce récit d’Oats ! Bravo pour avoir su en parler aussi bien. Un de ceux que je lirai probablement très vite, vu mon récent coup de coeur pour cet auteur !

posté par vilvirt le 30.11.10 à 17 h 09 min

Merci, c’est un plaisir de transmettre ses coups de coeur littéraires !

posté par La Ruelle bleue le 30.11.10 à 19 h 21 min

Alors voilà un auteur que je n’ai pas encore lu.Par contre j’avais lu un billet qui m’avait sacrément emballé sur son livre  » Hantise » , un recueil de nouvelles il me semble. Je ne l’ai pas encore lu, mais par contre je suis tombé dessus en librairie et je l’ai acheté en poche. Son dernier roman, j’en entends aussi beaucoup parlé , toujours en bien. Ton billet est remarquable et il donne vraiment envie de le lire! va falloir que Noel arrive très vite car avec tous les livres dont je glane les billets par ci par là, ma liste s’allonge,s’allonge, s’allonge….:)

posté par Bruno le 30.11.10 à 19 h 34 min

Bonjour Bruno, je te confirme qu’ « Hantises » est génial ! Pas forcément le plus connu d’Oates, mais les nouvelles dans la veine du grotesque d’Edgar A. Poe sont excellentes. Tu vas te régaler ! Je suis une fan de Joyce Carol Oates même si je n’ai pas accroché à tout ce que j’ai pu lire d’elle. Mais certains de ses livres m’ont durablement marquée et le souvenir de lecture que j’en garde est encore puissant : Bellefleur, Blonde, les Chutes, Hantises, Petite soeur mon mon amour, le dernier en date… Sa bibliographie est foisonnante et j’ai toujours deux ou trois Oates qui m’attendent sur la table de chevet… pour mon plus grand plaisir !

posté par La Ruelle bleue le 01.12.10 à 11 h 28 min

J »aime bien ce regard pénétrant sur l’être humain.
cerainement une lecture à conseiller.

posté par thomasson le 02.12.10 à 8 h 15 min

Pénétrant ? je dirais presque « incisif »…

posté par La Ruelle bleue le 02.12.10 à 10 h 31 min

J’ai déja convaincue mais je le suis d’autant plus :)

posté par choco le 12.12.10 à 16 h 27 min

A tenter, quoiqu’il en soit !

posté par La Ruelle bleue le 12.12.10 à 16 h 42 min

Très belle critique de ce roman que j’ai moi aussi trouvé magistral.

http://www.jesuisvenuetelire.fr

posté par Anne-Laure le 24.12.10 à 15 h 37 min

Merci Anne-Laure et bienvenue !

posté par La Ruelle bleue le 28.12.10 à 9 h 44 min

Ce livre dérangeant en a découragé plus d’un. mais il est vrai que Joyce Carol Oates caresse parfois à rebrousse-poil. Je l’adore véritablement.

posté par Anis le 07.01.11 à 20 h 44 min

Je suis aussi une grande fan ! Et j’ai bien de la chance car, comme la dame est prolixe, j’ai toujours un ou deux livres d’elle en attente. Je dois avouer que certains ne m’ont pas plu, pas beaucoup mais quand même. En revanche, quand j’adhère, c’est toujours avec beaucoup d’enthousiasme et d’émotions, au point de marquer la lectrice que je suis de façon indélébile !

Merci Anis d’être passée me voir !

posté par La Ruelle bleue le 08.01.11 à 10 h 37 min

Attirée par cette critique, c’était mon premier Oates… pas convaincu : je n’aime pas trop ces livres dans lesquels on s’adresse au lecteur.
Le suivant peut-être ?
Bravo pour le site

posté par alpaugre le 14.01.11 à 15 h 41 min

Ah, vous touchez-là aux limites du blog ! C’est vrai que cela manque d’interactivité immédiate. Vous seriez venu me voir en librairie, je vous aurais posé des questions pour orienter mes propositions de façon plus personnelle et selon vos goûts ! Bon, j’espère que vous ne m’en voudrez pas de cette erreur d’aiguillage et surtout que vous réessayerez Oates. Elle a de multiples facettes…

posté par La Ruelle bleue le 14.01.11 à 15 h 42 min

Attiré ! pas attiréE (après vérification, je suis bien un garçon) :-)

posté par alpaugre le 14.01.11 à 15 h 43 min

Je vous crois sur parole !

posté par La Ruelle bleue le 14.01.11 à 16 h 05 min

je ne regrette pas du tout ma lecture ! et ce site est dans mes favoris depuis qq temps

posté par alpaugre le 15.01.11 à 9 h 23 min

Merci !

posté par La Ruelle bleue le 15.01.11 à 10 h 55 min
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