Rupture, de Simon Lelic (trad. Christophe Mercier, éditions du Masque)


« Le ballon rebondit devant nous. Il rebondit devant Bumfluff. Ça le distrait une seconde. Il tend un bras. Il le loupe. Don glisse, je glisse. Le ballon rentre, je crois, mais on glisse toujours, dans la boue, dans la gadoue, nos pieds décollent devant nous comme Bruce Lee en train de viser la tête d’un Chinetoque. On aurait continué à glisser s’il y avait pas eu quelque chose pour nous arrêter. Don a eu son genou. J’ai eu sa cheville. Pas simultanément mais pas loin. Le bruit que ça fait, c’était comme des cubes de glace. Vous savez, quand on laisse tomber des glaçons dans un verre de Coca chaud. »

Rupture, c’est une chronique de la violence qu’on aimerait pas ordinaire, une chronique du harcèlement et des humiliations, un rapport accablant sur le racisme et l’ostracisme de la société, sa misogynie, son impitoyable broyage des plus faibles et des minorités.

Il faut que quelque chose soit en effet cassé, rompu dans la société pour que l’homme redevienne ainsi un loup pour l’homme. Il faut que les mécanismes de protection et de régulation soient bien érodés pour que les plus fragiles se transforment inexorablement en victimes. Il faut que des motivations vénales et individuelles priment sur l’intérêt général pour que les plus puissants continuent à imposer leur domination par l’argent, la force et l’intimidation. Il faut que le système éducatif soit bien gangrené pour que la haine et la bêtise s’expriment impunément et pour que des pensées amorales se transforment en faits divers scabreux.

Simon Lelic dresse un constat sombre et accablant d’une société malade de ses excès à travers l’enquête sur un meurtre commis par un professeur dans un collège britannique, un jeune professeur au nom polonais imprononçable, au physique disgracieux et ridicule, à l’autorité défaillante, au comportement trop timoré et décalé. Un meurtre odieux, certes, mais finalement pas si incompréhensible ni imprévisible que le laisse supposer sa monstruosité. Les responsables ne sont pas forcément les coupables. Mais les victimes sont forcément les plus faibles. Et les victimes sont nombreuses et ne se limitent pas à celles qui sont tuées dans le gymnase. Il y en a d’autres, en marge, dont les malheurs suscitent beaucoup moins de tapage mais qui pourtant annonçaient de plus grands drames.

Sans verser dans une caricature manichéenne du bon, de la brute et du truand, Simon Lelic parvient à faire de ce roman policier l’esquisse d’une société prédatrice qu’il colorie par petites touches incisives en variant les angles d’attaque et les points de vue. Un premier roman percutant qui sait se démarquer des trames policières trop classiques.

merci au service de presse des éditions du Masque !

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Commentaires

La violence est entrée depuis longtemps dans les établissements de formation et pas seulement ceux de l’éducation nationale, j’ai des étudiants adultes qui s’agressent régulièrement !
le sujet du coup m’intéresse et puis cela change un peu du polar classique

posté par Dominique le 06.12.10 à 14 h 18 min

Oui, c’est original et plutôt réussi !

posté par La Ruelle bleue le 06.12.10 à 15 h 27 min

Bonjour chère amie!  » Rupture » fait partie pour moi des meilleurs romans de l’année dans la catégorie polar ou roman noir, avec « Tokyo, ville occupée » de David Peace et  » la maison où je suis mort autrefois » de Keigo Higashino.
1er roman de Simon Lelic,et quel roman ! La sobriété et la maitrise de son écriture, l’absence d’artifice souligne encore plus le côté dramatique de cette histoire. Je partage à 100% l’analyse que tu fais de ce roman dans cet excellent billet. Espérons que Lelic saura nous surprendre ou nous séduire à nouveau avec son prochain roman! A bientôt chère complice !! Bruno

posté par Bruno le 06.12.10 à 21 h 18 min

ça ne t’étonnera pas Bruno de savoir que j’ai eu envie de lire ce livre après être passée par chez toi et avoir pris connaissance de l’article que tu lui avais consacré… Higashino est dans ma ligne de mire également !

posté par La Ruelle bleue le 07.12.10 à 8 h 29 min

Bonsoir,
Un des meilleurs romans lus cette année. C’est brillant et surtout très lucide, sans manichéisme (comme tu le soulignes).
Content que beaucoup de blogs s’en fassent le relais.
Dire que Lelic ne signe là que son premier roman…

posté par cynic63 le 13.12.10 à 19 h 51 min

on attend donc le prochain avec impatience !

posté par La Ruelle bleue le 14.12.10 à 9 h 14 min
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