Satan à Goray, de Isaac Bashevis Singer (trad. Marie-Pierre Bay, éd. Stock / La Cosmopolite)


Premier roman de ce grand auteur du Yiddishland, « Der Sotn in Goray » fut écrit et publié dans les années trente en Pologne, en yiddish, comme toute l’œuvre de Singer (la première traduction française a été faite à partir de la version publiée en anglais en 1955 et s’intitule « La Corne du bélier »).

«J’adore raconter les histoires de fantômes, et rien ne sied mieux à un fantôme qu’une langue qui meurt. Plus la langue est morte, plus le fantôme est vivant !» s’exclame Singer le jour de la remise de son prix Nobel de littérature en 1978.

« À 5 ou 6 ans, j’inventais mes propres contes. Je commençais à m’intéresser au surnaturel. Mes parents y croyaient ardemment. Ils me racontaient souvent des histoires de démons et de dybbuks. »

Voilà d’où viendrait donc le talent de conteur d’Isaac Bashevis Singer, cet écrivain « entre deux mondes », ce passeur de la mémoire ashkénaze, de la tradition juive des shtetls polonais, du folklore riche et animé hérité des croyances et des superstitions d’un peuple en exil, soumis au châtiment divin et à l’attente du Messie, de la rédemption et du retour à Sion.

Mais l’histoire de ce peuple est empreinte et marquée par la violence. Le conte de Singer, pour grotesque et fantastique qu’il peut paraître, n’en est pas moins le reflet cruel et amer des désordres et dérèglements de valeurs générés par les persécutions venues de l’extérieur d’un côté, et le messianisme sectaire et ravageur au sein de la communauté de l’autre.

Au XVIIème siècle, Goray est «une ville au milieu des collines, au bout du monde » dans la région de Lublin en Pologne. La communauté juive est sous la bonne garde spirituelle d’un rabbin juste et austère. La vie, aux aspects certes encore médiévaux, s’y écoule paisiblement. Mais en 1648, sur fond de guerre entre l’Ukraine et la Pologne, la révolte des paysans emmenés par Bogdan Chmielnicki est l’occasion de nombreux pogroms où les pires atrocités sont commises.

« Ils massacrèrent tout le monde, écorchèrent vifs les hommes, assassinèrent les petits enfants, violèrent les femmes et leur ouvrirent ensuite le ventre pour y coudre des chats. Nombreux furent les Juifs qui s’enfuirent à Lublin, beaucoup durent se faire baptiser, d’autres se retrouvèrent vendus comme esclaves ».

La population juive de Goray n’échappe pas au massacre. Les plus chanceux fuient le village et y reviennent plusieurs années après, faisant le deuil des amis, de la famille, reconstruisant sur les ruines.

Mais la période du « Déluge » et ses dizaines de milliers de victimes juives est un véritable traumatisme pour la communauté qui se replie sur elle-même et se réfugie dans les superstitions et les croyances les plus dangereuses. Une période pré-apocalyptique entre les visions surnaturelles de Jérome Bosch et de Bruegel l’Ancien appliquées à l’Ancien Testament s’ouvre à Goray, sous la plume fine, symbolique, précise et détaillée de Singer.

L’ancien rabbin orthodoxe laisse place à des disciples hallucinés de Sabbataï Zevi, un Juif de Smyrne présenté comme le Messie. Une grande liesse s’empare des Juifs de Goray qui se préparent à faire renaître le royaume d’Israël, persuadés qu’ils vont être transportés dans une grande nuée en terre promise. Mais à l’annonce de la conversion du faux prophète à l’Islam, la désillusion qui s’abat sur la communauté juive de Goray est si forte qu’elle entraîne des comportements extrêmes, avivés par les récentes persécutions subies.

Les habitants s’adonnent avec délectation à des pratiques amorales et licencieuses, une prophétesse soi-disant habitée par l’esprit du Messie se révèle en fait possédée par un dybbuk malfaisant. L’hystérie collective atteint son paroxysme lors d’un sabbat démoniaque au cours duquel est pratiqué un exorcisme mortel sur la personne qui incarne à la fois la mémoire inconsciente du traumatisme et l’hérésie sabbatéenne, victime et coupable en même temps.

« Et voici la morale de cette histoire :

QUE NUL NE TENTE DE S’OPPOSER AU SEIGNEUR :

POUR METTRE FIN A NOTRE PEINE EN CE MONDE

LE MESSIE VIENDRA A L’HEURE FIXÉE

PAR DIEU. IL LIBÉRERA LES

HOMMES DU DESESPOIR ET DU MAL

ALORS LA MORT JETTERA AU LOIN

SON ÉPÉE ET SATAN MOURRA

MAUDIT, ABHORRÉ

LILITH S’ÉVANOUIRA

DANS LA NUIT

L’EXIL FINIRA

ET TOUT SERA LUMIÈRE

AMEN, SELAH »

voir aussi l’article Messianisme et intertextualité dans « La Corne du bélier » d’Isaac Bashevis Singer par Carole Ksiazenicer-Matheron

Merci au service de presse des éditions Stock / La Cosmopolite !

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Commentaires

j’ai lu mais peu Singer, j’ai du mal avec les romans sous forme de contes et c’est le plus souvent sont procédé, je sais que je passe à côté d’un auteur important mais je cale

posté par Dominique le 14.12.10 à 9 h 06 min

L’important est d’avoir essayé !

posté par La Ruelle bleue le 14.12.10 à 9 h 18 min

L’histoire a été cruelle pour le peuple juif. Mais c’est aussi l’histoire de l’humanité. Maintenant on vut oublier en croyant vivre dans « le meilleur des mondes », mais au bout n’y aura-il pas de dénouement « apocalyptique ».
j’ai lu « le baiser de Dieu » de A. de Souzennelle, j’ai relu « la Bible » et « les évangiles », cela me donne à réfléchir.

posté par thomasson le 14.12.10 à 14 h 00 min

« Satan à Goray », à son niveau le plus simple, dresse un tableau peu enviable des dérives sectaires des religions !

posté par La Ruelle bleue le 14.12.10 à 16 h 32 min
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