Petite mystique de Jean Genet : la famille, la mort, le pardon, de Jean-Luc A. d’Asciano (éd. L’œil d’or)


2010 est l’année de la commémoration de la naissance de Jean Genet, écrivain à la forte personnalité dont l’œuvre suscite encore aujourd’hui,  près de 25 ans après sa mort, de nombreux débats et des discussions enflammées.

Sulfureux, subversif, revendiquant sa haine du bourgeois et son mépris pour l’occident, se parant lui-même des « qualités » de traître, voleur, pédé et lâche,1  Jean Genet dénie au lecteur le droit de s’identifier aux personnages et empêche toute catharsis, le confrontant ainsi à sa propre subjectivité. Il est le chantre de l’inversion des valeurs, de l’ambiguïté des propos, de l’ironie, des postures contradictoires, de détournement de stéréotypes, puisant dans la fange et la lie de l’âme humaine matière à sublimation :

« Pauvre, j’étais méchant parce qu’envieux de la richesse des autres et ce sentiment sans douceur me détruisait, me consumait. Je voulus devenir riche pour être bon, afin d’éprouver cette douceur, ce repos qu’accorde la bonté… J’ai volé pour être bon. » 2

« A chaque accusation portée contre moi, fût-elle injuste, du fond du cœur je répondrai oui. A peine avais-je prononcé ce mot – ou la phrase qui le signifiait – en moi-même, je sentais le besoin de devenir ce qu’on m’avait accusé d’être. » 3

Figure intellectuelle hors norme à laquelle Sartre a consacré en 1952 une analyse  intitulée « Saint Genet, comédien et martyr », son œuvre composée de romans, poèmes et pièces de théâtre est complexe, profonde et déroutante. La veine autobiographique irrigue bien souvent la fiction :

«[...] me voulant hors d’un monde social et moral dont la règle d’honneur me paraissait imposer la rectitude [...], c’est en haussant à hauteur de vertu pour mon propre usage, l’envers de ces vertus communes que j’ai cru obtenir une solitude morale où je ne serais pas rejoint. Je me suis voulu traître, voleur pillard, délateur, haineux, destructeur, méprisant, lâche.» 4

Marquée par une maîtrise de la langue et un esthétisme remarquables,  son expression littéraire qui manie habilement mais frontalement la provocation et la transgression est une façon de remettre en cause la norme, le politiquement correct, le socialement bien-pensant. Jean Genet, condamné plusieurs fois par la justice, devient écrivain en prison, pour y échapper dira-t-il plus tard.

Vous avez séduit avec la langue qu’on dit classique, une langue que vous n’avez pas bousculée. Vous vous en êtes servi comme elle vous arrivait. Et d’abord, qui vous a appris à écrire le français si correctement?

La grammaire.

Mais il y a eut un moment à l’école où on vous a donné le goût du bien écrire? A Mettray?

Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment là. Vous me reprochez d’écrire en bon français ? Premièrement, ce que j’avais à dire à l’ennemi, il fallait le dire dans sa langue, pas dans la langue étrangère qu’aurait été l’argot. Seul un Céline pouvait le faire. Il fallait un docteur, médecin des pauvres, pour oser écrire l’argot. Lui, il a pu changer le français bien correct de sa première thèse de médecine en un argot, avec des points de suspension, etc. Le détenu que j’étais ne pouvait pas faire ça, il fallait que je m’adresse, dans sa langue justement, au tortionnaire. Que cette langue ait été plus ou moins émaillée de mots d’argot n’enlève rien à sa syntaxe.

Si j’ai été séduit, parce que je l’ai été, par la langue, c’est pas à l’école, c’est vers l’âge de quinze ans, à Mettray, quand on m’a donné, probablement par hasard, les sonnets de Ronsard. J’ai été ébloui. Il fallait être entendu de Ronsard. Ronsard n’aurait pas supporté l’argot… Ce que j’avais à dire était tel, témoignait de tellement de souffrances, que je devais utiliser cette langue-là.

Vous avez fait de Ronsard votre gardien?

Puisqu’il est l’une des premières émotions que j’ai eues, à la fois de la langue française et de la poésie, c’est assez naturel que je lui réserve une sorte de fidélité.

(…)

Revenons à votre choix de la langue classique. Pourquoi?

Avant de dire des choses si singulières, si particulières, je ne pouvais les dire que dans un langage connu de la classe dominante, il fallait que ceux que j’appelle  » mes tortionnaires  » m’entendent. Donc il fallait les agresser dans leur langue. En argot ils ne m’auraient pas écouté. Il y a autre chose aussi. La langue française est fixe, elle a été fixée au dix-septième siècle à peu près. L’argot est en évolution. L’argot est mobile. L’argot utilisé par Céline se démode, il est déjà démodé.

(…)

Au total, avez-vous fait le compte de vos condamnations et de leur durée?

Oui, quatorze ans.

Est-ce qu’il y a un bonheur d’écrire. Avez-vous éprouvé profondément une jubilation en écrivant?

Une seule fois.

En écrivant quoi?

Les Paravents. Le reste m’a beaucoup ennuyé, mais il fallait l’écrire pour sortir de prison.

Alors, en écrivant, on sort de prison mais on ne change pas le monde ?

En tout cas pas moi. Non.

Entretien avec Bertrand Poirot-Delpech (1982)

Ecrivain engagé aux côtés des Palestiniens, des Black Panthers et de toute population du Tiers-Monde opprimée et  asservie par des années de colonialisme blanc,  Jean Genet a souvent défrayé la chronique et provoqué l’opinion par des prises de positions quasi anarchistes dans lesquelles certains observateurs auraient décelé une tendance au fascisme, à la manipulation et à l’antisémitisme…

Ces polémiques, fondées ou non, rendent en tout cas bien compte de la complexité de cet homme à multiples facettes.

« Je ne suis pas un type de droite (ou alors quelle incohérence !)… Je ne suis pas un type de gauche. C’est-à-dire que je ne peux pas accepter une morale donnée, déjà élaborée, aussi généreuse soit-elle. Je reste un voyou, c’est-à-dire un artiste, qui doit se démerder avec lui-même pour mettre au point une œuvre et une vie avec, si possible, une morale éclairant les deux. Cela ne se fait pas du jour au lendemain, ni en termes clairs. » 5

Mais laissons de côté l’engagement politique controversé et penchons nous plutôt sur l’œuvre avec cette « Petite mystique de Jean Genet » publiée en 2007.  Jean-Luc d’Asciano nous propose une lecture éclairée des premiers récits que sont « Notre-Dame-des-Fleurs », « Miracle de la rose », « Pompes funèbres », « Querelle de Brest », en s’intéressant plus particulièrement à la symbolique de la famille, de la mort et du pardon.

Les personnages de Genet sont des marginaux, des exclus de la société, des voix inaudibles à qui il redonne une place en les inscrivant au sein d’une famille, c’est à dire en les reliant à ce qui les précède mais aussi à ce qui les entoure et les contraint en même temps.

« Par l’écriture maintenant pure, Genet s’est accordé les vertus de sa propre nomination au monde, puis, à travers lui, a offert un nom à tous les déshérités, orphelins et apatrides de sa terre » p.258

Ces personnages issus de milieux interlopes, de l’ « excrémentiel » 6, ces déchets de la société obtiennent sous la plume de Genet un droit de citer (de cité ?).  Reniés par la société, ils s’apparentent à des cadavres, des non-êtres, ils appartiennent à un non-monde, à une non-vie, sont réduits à une pure expression du néant qui les rapprochent de la sainteté selon l’inversion théologale si chère à Genet. L’abjection est pour lui un instrument salvateur permettant d’atteindre la rédemption.

A ce propos Jean-Luc d’Asciano cite J. Kristeva, dans « Pouvoirs de l’horreur » (1983) :

« Ce n’est donc pas l’absence de propreté ou de santé qui rend abject, mais ce qui perturbe une identité, un système, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites, les places, les règles. L’entre-deux, l’ambigu, le mixte. Le traître, le menteur, le criminel à bonne conscience, le violeur sans vergogne, le tueur qui prétend sauver ». p. 182

Homosexuels, travestis, assassins, pervers, prostituées, incestes, parricides, matricides, infanticides voisinent avec des représentations virginales et florales, des symboles christiques et angéliques.

« Je ne sais pas grand-chose sur le Mal, mais il fallait bien que nous fussions des anges pour nous tenir élevés au dessus de notre propre crime » 7

A travers des comportements contre-nature et l’image de la famille scandaleuse avec des mères castratrices et carnivores, des pères imposteurs qui brillent par leur absence affective autant que par l’autorité de leur force et de leur loi, des enfants délinquants, sacrifiés, abandonnés, malaimés, d’Asciano montre bien comment Genet s’y prend pour retourner la morale, les valeurs et pour réintégrer les parias au coeur de l’humanité.  Au centre de cet enjeu, la tension entre désir et mort, obscénité et violence, amours morbides et sacrilèges, érotisme et pulsion de mort à travers le meurtre.

« Le combat (des personnages de Genet) est un combat de longue haleine, d’endurance. Tout d’abord, il faut, au nom d’une malédiction ou d’une sainteté, se dénuder de tous les apparats de l’homme. Ce qui résiste, ce qui demeure, ce qui se dévoile, c’est le désir et la mort. C’est la volonté d’assouvir un désir d’abord sexuel, et face à ce désir la conscience d’une possibilité, d’un autre désir, celui de mourir. De l’un à l’autre en permanence l’homme vacille ». p.140

Sur le parcours, Genet rencontre la beauté, l’amour, la compassion, la grâce et peut-être même l’apaisement. La voix d’abord inaudible des morts se mue désormais en voie de la vie à venir.

1/ in « Journal du voleur » (1948) : « Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, le pédé qu’on voyait en moi »

2/ in « Le miracle de la rose » (1946)

3/ in « Journal du voleur » (1948) : à propos de son séjour dans une colonie pénitentiaire dans laquelle, « orphelin délinquant », il avait été placé à 16 ans.

4/ in « Pompes funèbres » (1947)

5/ Lettre de Jean Genet à Roger Blin, 1962

6/ Formule utilisée par François Mauriac à propos de Jean Genet

7/ in « Le miracle de la rose » (1946)

Merci au service de presse des éditions de L’Oeil d’or !

Et si vous jetiez un oeil sur...



Commentaires

C’est l’année Genet… ce livre m’attend patiemment, j’ai également reçu « Jean Genet à 20 ans » au Diable Vauvert ! cela me permettra de mieux connaître cet auteur tant chanté par Etienne Daho !

posté par George le 10.12.10 à 17 h 56 min

Ah ! ma (p)référence musicale serait plutôt David Bowie (Jean Genie) ! Et sur le plan cinématographique, ne pas se priver du film de Fassbinder que les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de coupler avec une réédition (en tirage limité) de « Querelle de Brest »…

posté par La Ruelle bleue le 10.12.10 à 18 h 24 min
Les commentaires ne sont pas activés