Le renard était déjà le chasseur, de Herta Müller (trad. Claire de Oliveira, éd. du Seuil /Points poche)


Herta Müller, prix Nobel de littérature en 2009, est une femme marquée par le poids de l’Histoire.  D’origine allemande, son père faisait partie de la Waffen-SS pendant la seconde Guerre mondiale. Née en Roumanie en 1953 au sein d’une minorité germanophone près de Timisoara, sa mère fut déportée dans un camp de travail soviétique. Jusqu’en 1987, Herta Müller vécut sous la dictature de Ceausescu qu’elle finira par fuir, victime de brimades de la part des autorités roumaines.

« Le renard était déjà le chasseur » raconte l’histoire d’une jeune institutrice juste avant la chute du dictateur roumain. Enfin, si l’on peut dire « raconter », car si la trame historique est importante, ce qui prévaut dans l’écriture d’Herta Müller n’est pas tant de relater la vie des individus mais plutôt de rendre compte d’une ambiance imposée par le totalitarisme.

« Là-bas, il y a un coin où le ciel ferme le regard. Là-bas, une lassitude claire attend et monte tous les jours jusqu’à la ville. Vers les pauses de midi et dans les après-midis de l’usine. Lassitude qui ferme les yeux entre le fil de fer et la rouille. Qui bat dans la gorge parce que la main du concierge fouille dans la poche. »

Les faits sont donc subjectivisés à travers le prisme d’individus ayant perdu leur liberté de penser et d’agir. Les petits détails du quotidien sont grossis comme à travers une loupe ce qui renforce l’impression de distorsion de la réalité. Les mots s’enfilent dans les phrases, les uns à la suite des autres, évoquant une mécanique de vie plutôt que des existences raisonnées d’hommes et de femmes. Les jours passent, se ressemblent mais cachent pourtant leur lot de drames personnels.

« Et dehors, le peuplier ondule. La bouche remue entre le téléphone et la lampe du bureau. Et les yeux d’Abi sont fixés sur la vitre, dehors il pleut, on ne voit pas la pluie qui tombe sur le peuplier, comme si le peuplier n’était rien. C’est seulement quand les branches s’égouttent qu’on voit tomber des billes d’eau. Abi crispe les doigts sur le stylo-bille. Et en haut, au plafond, une ampoule nue brille si fort que les fils de lumière frémissent. »

Le style est impersonnel, froid et sec. Herta Müller constate et retranscrit le huis clos et la claustrophobie. Elle décrit le ressenti, les rumeurs, les impressions, les doutes et non les faits ni les évènements précis. Elle écrit une histoire en négatif, laissant planer une menace constante.

« Dans la cage d’escalier il n’y a pas de fenêtre, dans la cage d’escalier on ne voit pas la lumière du jour. Dans la cage d’escalier, il n’y a pas d’électricité. L’ascenseur reste suspendu entre les étages du haut. Le briquet vacille et n’éclaire pas. La clé trouve la serrure. La porte ne grince pas, la poignée ne craque pas. La porte de la chambre reste ouverte, la machine à coudre vibre, un rectangle clair venant de la porte ouverte tombe dans le couloir ».

Le lecteur se trouve donc plongé dans un monde oppressant, étouffant où la peur et la suspicion règnent en maître, où tout semble indéfini.

« Tout en haut, là où les couteaux verts n’arrivent même plus, un fil d’air brûlant s’étire et entre dans l’œil. Le poids de la ville y est suspendu ».

Les images de fils de fer de l’usine,  les ombres, les zones grises, les verticales, les stries et diverses rayures sont autant de motifs du paysage renvoyant à l’image des barreaux de prison, de l’enfermement. Les couleurs et le soleil ont dû mal à émerger d’une nature morne et glauque. Les fleurs sentent le plastique. Les animaux ont une présence irréelle, quasi surnaturelle. Et la narration décousue n’arrive même pas à rompre le silence assourdi de ce monde muselé.

« Le concierge voit des cous sous les têtes qui marchent entre les rouleaux de fil. Des pépiements de moineaux sortent du fil de fer. Le concierge lève les yeux vers le ciel. Quand les moineaux s’envolent un à un au soleil, ils sont légers, seul leur essaim est lourd. L’après-midi est coupé de travers par la tôle ondulée. Les cris des moineaux sont rauques. »

Les gens sont décrits comme s’il ne s’agissait que de figurants, de destins ployés sous le joug du silence et de l’obéissance hiérarchique imposée, de pantins articulés. Ils sursautent au moindre bruit, se méfient les uns des autres, parlent tout bas, ne pensent pas. Ils se sentent épiés, surveillés par l’œil du dictateur toujours rivé sur eux. Seules les pulsions sexuelles peuvent encore les animer de temps à autre. La nudité n’est cependant pas une évocation de l’érotisme mais une image de l’avilissement et de la perte de dignité de l’homme.

Sujet grave, lecture difficile mais auteure à découvrir pour son style si particulier et efficace, qui laisse parfois fleurir des fulgurances poétiques sur les terres arides de l’oppression.

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Commentaires

J’ai lu d’une traite « la bascule du souffle » dont j’ai aimé l’écriture très particulière, par contre je me casse les dents sur « la convocation » que j’ai entamé et délaissé car je n’arrive pas du tout à entrer dans ce roman
Celui ci à l’air tout aussi rude mais je crois que je vais malgré tout essayer

posté par Dominique le 20.12.10 à 13 h 37 min

J’ai entendu grand bien de « La bascule du souffle » et je pense que je vais m’y mettre sous peu !

posté par La Ruelle bleue le 20.12.10 à 14 h 14 min

Le style m’effraie un peu. Je compte quand même tenter cette auteur à l’occasion mais ce style haché n’a franchement pas l’air facile. A voir donc.

posté par zarline le 20.12.10 à 14 h 20 min

C’est un style qui peut dérouter de prime abord mais qui marque vraiment l’esprit… Elle m’a rappelé Elfriede Jelinek, autre prix Nobel de littérature au style rude et à la lecture coup de poing… Plus que l’appartenance au monde germanophone, c’est le sentiment de rébellion latente et rageuse qui m’inspire ce rapprochement, une impressionnante capacité d’évocation de l’oppression qui peut mettre le lecteur mal à l’aise. Il faut tenter, voire retenter…

posté par La Ruelle bleue le 20.12.10 à 17 h 04 min

La convocation m’a laissé un sentiment mitigé, j’hésite…

posté par moustafette le 21.12.10 à 7 h 32 min

Peut-être plutôt « La bascule du souffle » alors !

posté par La Ruelle bleue le 23.12.10 à 15 h 10 min

L’homme est un grand faisan sur terre est sur ma pile, je l’ai acheté récemment, intriguée par cette femme, dont le prix nobel est passé assez inaperçu. Ces romans n’ont pas l’air faciles d’accès. Il faut dire qu’elle a vraiment un très lourd héritage.

posté par Anis le 22.01.11 à 11 h 29 min

Pas facile, c’est vrai, mais il faut tenter… La curiosité est notre meilleure alliée !

posté par La Ruelle bleue le 22.01.11 à 13 h 53 min

[...] J’ai donc plus envie que l’on me raconte ces pays avec la férocité tranchante d’Herta Müller par exemple ou au contraire avec le romanesque flamboyant des grands écrivains russes du XIXème [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 28.04.12 à 18 h 07 min
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