Chair sauvage, de Yehoshua Kenaz (trad. Rosie Pinhas-Delpuech, éd. Actes sud)


Auteur israélien de renom dont le « Retour des amours perdues »1 fut adapté au cinéma par Amos Gitaï 2, Yehoshua Kenaz  a publié entre 2000 et 2008 plusieurs nouvelles dans des revues littéraires.

Neuf d’entre elles sont réunies dans ce recueil dont le titre laisse augurer de l’âpreté et l’étrangeté développées à travers de courtes histoires déroutantes. Car avant tout, le lecteur doit s’attendre à être désarçonné, mis en porte-à-faux entre distorsions de réalité et prisme subjectif d’une narration qui aime à intriguer.

Ces histoires ont la particularité de se tendre au fil des phrases et au gré des mots comme la corde d’une arbalète. Sur le terrain du quotidien et du banal surgissent peu à peu des éléments perturbateurs, des grains de sable grinçant sous la dent, des comportements curieux, des enchaînements inattendus et insolites. L’atmosphère rendue est singulière, inquiétante. La marge des territoires connus et sensés est vite atteinte. Le grotesque s’invite entre les lignes, entre rires crispés et fascination glaciale.

Arrivé au point de basculement fatidique, le lecteur s’attend au dénouement de l’action aussi prompt et fulgurant que la projection du carreau. Mais en fait, il n’en est rien. La tension retombe aussi rapidement qu’un ballon de baudruche dégonflé sans qu’il ne se soit rien passé de ce qu’on croyait voir venir. Le lecteur est amené pantelant au bord du chapitre suivant, de la nouvelle suivante, pour un nouveau tour de grande roue qui brouille les repères et donne le vertige.

Avec en toile de fond certaines préoccupations caractéristiques d’Israël et de ses habitants (l’armée, les rescapés de la Shoah…), les thèmes abordés sont aussi ceux de la solitude, du rapport aux autres, cruel ou indifférent, du rejet des vies marquées par la maladie, la mort, ou la folie, la peur de la différence.

Vous suivrez donc entre perplexité et saisissement une jeune femme persuadée que des tumeurs allemandes infiltrent son corps, un repris de justice hantant les orangeraies à la recherche de chair fraîche et tendre, un faux frère ennemi qui veut vivre « comme un Juif de la Diaspora, sans racines, sans rapport à la terre », un docteur revêche et sans pitié face à un impotent au seuil de la mort, un brave soldat obéissant sous le sceau du silence, un voisin trop bienveillant et intrusif,  un cadavre dans les toilettes d’un appartement aux serrures capricieuses, une vieille femme en fauteuil roulant regardant en famille un film pornographique japonais en compagnie d’un policier narcoleptique.

Laissez-vous surprendre et déranger mais n’espérez pas obtenir toutes les clés de ce cabinet de curiosités. Là réside toute la puissance de ces nouvelles étranges et saisissantes…

1/ « Retours des amours perdues », éditions Stock, 2004

2 / Alila, Amos Gitaï, 2003

Et si vous jetiez un oeil sur...



Commentaires

Bonjour,
Si j’ai autant de plaisir à lire ces nouvelles que j’ai eu à lire ta chronique … et bien, ce sera un coup de coeur !!!
Merci mon amie !

posté par Richard le 14.02.11 à 14 h 08 min

Merci Richard ! Pour filer la métaphore empruntée à Robin des bois, j’ai décoché ma flèche moi aussi et suis heureuse si je fais mouche !

posté par La Ruelle bleue le 14.02.11 à 15 h 57 min

J’ai lu deux nouvelles du recueil et ne suis pas allée plus loin…

posté par Margotte le 21.03.11 à 23 h 07 min

Qu’est-ce qui t’a déplu ? Le côté oppressant de l’individu seul face à l’hypocrisie de la société ? L’esprit décalé et noir ? Le registre grotesque ?

posté par La Ruelle bleue le 22.03.11 à 16 h 29 min

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