La panne, Friedrich Dürenmatt (Zoé éditions)


Ce court texte de l’auteur de « La visite à la vieille dame » a pris plusieurs formes : celle d’une nouvelle et celle d’une pièce radiophonique. Il se joue aussi régulièrement au théâtre et Ettore Scola l’a adapté au cinéma sous le titre « La plus belle soirée de ma vie ».

Petit bijou de concision littéraire d’une efficacité redoutable, l’histoire d’Alfredo Traps qui débute tel un « conte de fées », s’apparente en fait à un cauchemar kafkaïen, une expérience onirique effrayante dans laquelle le sujet est en proie à ses démons intérieurs.

Au cœur de cette tourmente existentielle se révèlent les failles narcissiques du sujet, les refoulements les plus profonds de son inconscient. Cette « odyssée de la conscience » 1 fait ressurgir l’angoisse de l’individu face au risque du passage à l’acte sous l’influence de ses pulsions négatives, la révélation publique de sa culpabilité, l’aveu de sa bassesse, le jugement intraitable de ses pairs et la punition fatidique quasi divine.

 

« On doit avouer, qu’on le veuille ou non, et l’on a toujours quelque chose à avouer.»

 

Ainsi, Alfredo Traps est-il un simple voyageur de commerce de condition modeste mais  fièrement fringant et ambitieux, d’un naturel plutôt hâbleur. Récemment promu à la faveur du décès impromptu de son ancien chef, il roule désormais dans une rutilante voiture américaine qui malheureusement le laisse en panne en rase campagne.

Traps se trouve obligé de passer la nuit chez des hôtes au premier abord accueillants mais finalement très singuliers. Le procureur à la retraite et ses amis, Zorn « la colère » et Kummer « les soucis » ainsi que le mystérieux Pilet le convient à un banquet très rabelaisien au cours duquel les plaisirs de la chair et de l’ivresse vont affaiblir les défenses psychiques de notre fanfaron.

Le dîner, qui commence par un « jeu de société » curieux mais apparemment anodin, se transforme en un huis clos de plus en plus étouffant.

« Le jeu menace de basculer dans la réalité »

Entre deux mets délicats et deux vins prestigieux servis par l’impassible gouvernante dont on imagine sans peine le nez pincé et l’attitude guindée, des cris lointains mais inquiétants percent les murs. Les questions badines et courtoises des commensaux se font de plus en plus pressantes et inquisitrices.

Traps s’englue dans les nébulosités de l’ivresse qui le transportent de l’exaltation la plus sémillante à l’abattement le plus saumâtre. De confidences en confessions puis en aveu, il prête à ses hôtes des pouvoirs omniscients et des facultés rédemptrices.  D’innocent, il devient coupable, puis condamné et enfin gracié, ou serait-ce absous ?

Cette « divine soirée » dont le champ lexical oscille constamment entre le religieux et le judiciaire, se conclut par un réquisitoire contre la société :

« [L’accusé] a plaisir à être aimé, apprécié, honoré en notre compagnie, admiré aussi un peu grâce à sa Studebaker rouge, si bien que l’idée d’avoir commis un meurtre authentique, parfait, sans rien de bâclé, commence à lui plaire, alourdi qu’il est par le Neuchâtel, par le bourgogne, par le singulier cognac de l’année 1893. Aussi est-il naturel qu’il se défende à présent de voir son crime ramené à quelque chose d’ordinaire, de bourgeois, de quotidien, à un de ces évènements qu’apportent la vie, l’Occident, notre civilisation qui de plus en plus a perdu la foi, le christianisme, l’universel, est devenue chaotique, si bien que l’individu n’a plus d’étoile qui brille pour le guider, qu’en résultent désarroi, dépravation, loi du plus fort et absence d’une vraie moralité, si bien que notre bon Traps n’est justement pas à considérer comme un criminel, mais comme une victime de notre temps. »

Cette nuit mémorable entre conte de fées et chasse aux sorcières laissera notre représentant exsangue, mais au matin Traps reprendra son masque des convenances et retrouvera toute son assurance au volant de sa belle automobile enfin réparée.

La panne, (« die Panne », 1955), pièce radiophonique de Friedrich Dürenmatt, traduit de l’allemand par Hélène Mauler et René Zahnd, Zoé éditions, collection Minizoé, juin 2010, 64 pages

ISBN : 978-2-88182-673-3 / 3,50 €

1/ le rêve étant selon Sartre « l’odyssée d’une conscience vouée par elle-même, et en dépit d’elle-même, à ne constituer qu’un monde irréel » (L’imaginaire – 1940)

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Commentaires

J’ai assisté à une formation en littérature germanophone dont le formateur nous a vivement conseillé cet auteur. C’était l’an passé, je n’ai pas encore concrétisé, mais j’espère que je vivrai très longtemps pour lire tout ce que je me suis promis de lire !

posté par Ys le 21.03.11 à 16 h 11 min

Je crains que cela ne reste un voeu pieux malgré toute notre bonne volonté ! Ceci dit, « la panne » est un texte court qui se lit vite, présenté dans un format qui se glisse dans le sac à main le plus minimaliste (j’en sais quelque chose) et se dégaine volontiers à une terrasse ensoleillée le temps d’un café ou d’un thé gourmand par exemple. N’est-ce pas de saison ?

posté par La Ruelle bleue le 21.03.11 à 16 h 52 min

court roman ou grande nouvelle c’est un texte qui enthousiasme à sa première lecture, mais qui tient la route car une relecture quelques années après apporte toujours un grand plaisir
un vrai classique au bon sens du terme

posté par Dominique le 21.03.11 à 17 h 23 min

d’accord avec toi ! aucun ennui à l’horizon et un thème à l’épreuve du temps !

posté par La Ruelle bleue le 21.03.11 à 18 h 17 min
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