Charly 9, Jean Teulé (Julliard)


Impossible de passer à côté de ce titre et de cette couverture ! Quand j’étais jeune fille, je m’étais passionnée pour la fin des Capétiens après avoir lu les « Rois maudits » de Maurice Druon lors de longues semaines de vacances d’été désœuvrées. Puis, je m’étais plongée dans la dynastie agonisante des Valois grâce à Alexandre Dumas et « La reine Margot », « La dame de Monsoreau », « les Quarante-Cinq » et les guerres de religion à travers « Fortune de France » de Robert Merle.

Comme toujours à la suite de lectures historiques exaltantes ayant vivement aiguisé ma curiosité, j’avais poursuivi ma découverte de l’histoire de France à travers des œuvres plus  « sérieuses » signées Brantôme ou Pierre de l’Estoile et la série de biographies de rois et personnages illustres chez Fayard.

Autant dire que Charly 9 ne pouvait m’échapper même si j’avoue un faible plutôt pour la personnalité de son frère Henri III (qui en prend sacrément pour son grade ici)… D’autant que le travestissement moderne et plutôt carabin du nom sous lequel Charles IX régna tant bien que mal ainsi que l’aspect à la fois carnassier et cruellement larmoyant de son portrait laissaient présager une biofiction décalée oscillant sauvagement entre le caustique et la compassion.

Et c’est bel et bien ce que j’ai trouvé dans ce court roman à l’humour noir loin du jubilatoire qui s’inspire des faits historiques qui se sont déroulés entre la Saint-Barthélémy et la mort de l’avant-dernier Valois, vus depuis le Louvre et concentrés sur la jeune personne royale et sa belliqueuse et perverse famille.

Il faut dire que cette période de l’histoire nous offre tous les ingrédients romanesques qu’un auteur de fiction même talentueux oserait à peine sortir de sa plus fertile imagination tant cela paraît extraordinaire et effroyable : du sang, de la folie, du poison, de la fatalité, de la cruauté, de la dégénérescence, des malheurs ressemblant à une punition divine, de la frivolité, de l’inceste, des morts violentes, de la perversité, du spectaculaire, des personnages complexes, ignobles et misérables, de l’occultisme et de l’obscurantisme, de la beauté froide et malfaisante, des âmes simples vouées à l’oubli… et au milieu de ce tableau monstrueux évoquant les délires de Bosch, le destin et le visage d’un pays et d’un peuple.

Jean Teulé malmène durement Charles IX malgré une pointe de tendresse compassée qui affleure du torrent de sang et de larmes dans lequel le roi perd progressivement pied. Il le dépeint à la fois sous les affres de la folie meurtrière et de l’innocence bafouée, en fait une sorte de lycanthrope asservi à des démons sanguinaires plus forts que lui. Les personnages autour de lui assistent à sa décadence qui n’est autre que la leur, stupéfaits de sa brutalité sans pour autant cacher leur plaisir narquois et malsain.

Charles IX est un débauché, au sens littéral. Débauché par sa mère, l’inénarrable Catherine de Médicis (fût-elle restée à Florence cette garce diabolique, nul doute que la face de la France en fût changée !), par son frère Henri qui attend la vacance du trône étourdi par la volte évaporée de ses mignons, par la Cour composée d’ambitieux prêts à s’entretuer et déchirer la France. C’est un esprit faible et vulnérable, un enfant sans amour baignant dans les rivalités, un jeune homme naïf sans convictions, un roi méprisé sous influences, terrorisé par ses actes, basculant peu à peu dans la fureur et dans la folie. Autour de lui gravitent des personnages illustres et caricaturaux : le futur Henri IV, rustaud et puant du bec, Marguerite de Valois en princesse gothique à la libido morbide, les escadrons volants de la reine mère, frivoles espionnes et putains batifolantes vendues au pouvoir machiavélique…

Charly 9 est une pantalonnade macabre, une farce lugubre, une pantomime glaçante,  un psychodrame satirique de l’identité nationale, un sociodrame universel de la folie et de la violence qui forcément nous émeut et nous agite, nous révulse et nous met mal à l’aise car nous en sommes les témoins séculaires, les lointains héritiers tout autant que les spectateurs modernes et apathiques. Pauvre petit Charly et pauvres de nous !

 

Charly 9, de Jean Teulé, éditions Julliard, 10 mars 2011, 232 pages 

ISBN : 978-2-260-01824-7 / 19 €

Et si vous jetiez un oeil sur...



Commentaires

J’espère au moins que vous savez que ce qui est écrit dans ce livre est faux, du Dumas ressassé et sans preuve… les historiens ont depuis des décennies remisé ces vieilles lanternes au placard… Pauvres de nous, oui, de lire un bouquin aussi à côté de la plaque.

posté par Anne le 24.03.11 à 16 h 43 min

C’est une biofiction bien sûr, une caricature, une pantalonnade, ne l’ai-je pas écrit ? Jean Teulé a mis sa patte créative et très mordante dans un matériau historique. Il composé une oeuvre originale et personnelle en s’inspirant de diverses sources bibliographiques qu’il cite d’ailleurs à la fin ! C’est pourquoi je ne suis pas d’accord avec vous ; ce livre n’est « pas à côté de la plaque » puisque ce n’est pas un livre d’histoire mais un roman, une oeuvre littéraire… Et c’est très loin de Dumas !

posté par La Ruelle bleue le 24.03.11 à 17 h 20 min

Je comprends tout à fait ton avis, et je note bien que tu as parlé de caricature et de pantalonnade. J’ai également remarqué qu’il est bien intitulé sur le livre que c’est un roman… mais combien de gens vont le prendre au premier degré, ou tout au moins ne pas savoir démêler le vrai du faux?
Je suis passée dans une grande surface culturelle ce week-end. Ce livre y était en tête de gondole, et la façon dont c’était présenté laissait plus penser à une biographie romancée qu’à une caricature. Ca m’a fait franchement mal au coeur.
Quant à Catherine de Médicis, le destin de la France aurait sans aucun doute été tout autre si elle était restée en Italie, car elle a été certainement l’un de nos plus grands rois.
Je dis tout ceci sans animosité aucune. Si je lis ton blog silencieusement, je le lis régulièrement et je l’apprécie beaucoup. Mais, quand j’ai découvert ce livre en librairie ce week-end, j’ai vraiment éprouvé un gros sentiment d’écoeurement.

posté par Marie le 24.03.11 à 23 h 51 min

Merci Marie pour ton intervention et ton assiduité ! Je suis très étonnée à double titre mais peut-être suis-je à côté de la plaque, ou vraiment naïve…
En premier lieu, je ne m’attendais pas à ce risque de confusion que tu évoques entre littérature et sciences humaines. Après tout, on annonce la couleur dès le départ : Charly 9, et non pas Charles IX, tout est dit ! Et cette couverture qui rappelle le délire potache de Dali sur la Joconde, ce portrait royal « grafitté » ! Pour moi, prendre ce roman au premier degré comme tu dis, c’est comme s’imaginer s’informer au JT de 20h quand on regarde les guignols de l’info ! Autant dire que je n’y crois pas. Quand Margot est décrite telle une punkette gothique avec sous le bras la tête de son amant dans un bocal, crois-tu vraiment qu’il y a risque de confusion entre le vrai et le faux ? Et puis c’est revenir à la veille querelle fiction littéraire vs histoire et faits réels qui déjà commençait avec le Cinq-Mars d’Alfred de Vigny. Mais pourrions-nous nous passer des romans historiques d’Hugo, de Mérimée, de Walter Scott et tant d’autres ? Dumas disait qu’on pouvait bien violer l’Histoire du moment qu’il en résultait de beaux enfants… Sans ces romans, mon adolescence aurait été bien plus morose. Bien que jeune, je savais pertinemment à l’époque qu’ils étaient romancés, parfois anachroniques ou carrément faux mais ils ont eu le mérite d’exciter ma curiosité et de m’intéresser à l’histoire, la vraie, par le biais d’essais et de documentaires. C’est je crois une porte ouverte sur une connaissance qui peut paraître austère par ailleurs, pourvu qu’on veuille bien aller plus loin.
Ensuite, je suis étonnée car je constate que ce livre suscite des réactions négatives très fortes alors même que Charles IX n’est pas à proprement parler un roi emblématique (qui pourrait le situer dans l’Histoire à la simple évocation de son nom ? pas grand monde j’imagine) et qu’il n’y a aucun risque que des descendants directs soient blessés du traitement littéraire irrévérencieux infligé à sa personne. Tu utilises le mot « écoeurement » qui n’est pas rien ! Le commentaire précédent était véhément et on sentait une colère froide. Est-ce l’humour noir qui dérange autant ? Je crois que oui. Et je crois qu’il est courageux pour des écrivains de s’y prêter car ils prennent un véritable risque avec le public. Sur « Le souffle de l’ogre » de Brigitte Aubert à l’humour caustique ravageur, j’avais également remarqué des réactions très hostiles mais que je peux comprendre. Et c’est là que la citation de Kafka prend toute sa mesure, extraite d’une lettre à Oskar Pollack datée du 27 janvier 1904 : « on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? […] Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ».

posté par La Ruelle bleue le 25.03.11 à 17 h 49 min

Je me permets de répondre à ta réponse. :-)
J’avoue avoir des rapports assez ambivalents avec les romans historiques. Dumas a bercé mon adolescence et c’est autant des Trois mousquetaires que d’une biographie de Catherine de Médicis qu’est née ma passion pour l’histoire. Je lis encore pas mal de romans historiques, mais, comme l’auteur du premier commentaire, je suis assez agacée que certains personnages historiques soient traditionnellement assignés aux rôles de méchants depuis des siècles et soient encore bien souvent perçus comme tels du grand public, en dépit des travaux des historiens. Tout simplement parce que c’est faux et injuste. Tout comme je ne peux pas m’empêcher de bouillir quand je vois des guides qui font visiter les châteaux ressasser ces vieilles légendes, parler de gants empoisonnés et autres inepties et les touristes écouter et prendre ces contes de fées pour argent comptant.
Il me semble à moi aussi que le roman historique doit permettre d’ouvrir une porte pour aller plus loin. Pour moi, il doit divertir tout en apprenant quelque chose au lecteur. Je ne crois pas que les deux soient incompatibles. J’en veux pour preuve par exemple la série des Nicolas Le Floch de Jean-François Parot ou les romans historiques publiés chez Actes Sud.
Concernant le roman de Teulé, ce qui m’a choquée, et j’insiste, c’est la présentation marketing qui en était faite dans cette grande surface où je l’ai découvert. Les grandes affiches des présentoirs laissaient entendre qu’il s’agissait de faits historiques réels et le quatrième de couverture ne m’a pas paru franchement clair sur ce point. Quant à la photo de la couverture, je la trouve franchement de mauvais goût (cherchent-ils à attirer les fans de bit lit?!?),
Ton billet m’a cependant décidée à lire moi-même ce livre afin de me faire une opinion objective (enfin, je vais essayer :-) ) sur son contenu.

posté par Marie le 28.03.11 à 23 h 53 min

Merci Marie d’avoir pris le temps d’expliquer ton point de vue ! Je comprends ce que tu veux dire : comme je le disais, j’ai un faible pour Henri III, qui traditionnellement est plutôt étrillé par des critiques souvent railleuses qui sont restées dans la mémoire collective (et souvent liées à son côté « efféminé »). Dans Charly 9, c’est un personnage abject, très loin de la représentation que je m’en étais faite à la lecture de travaux plus objectifs ! Mais je le répète, Charly 9 est traité sur le mode « farce lugubre » et donc reprend tous les éléments caricaturaux parvenus jusqu’à nous. C’est ainsi qu’il faut le prendre ! Maintenant, ce que tu me dis sur cette grande surface culturelle ne fait que renforcer mon opinion déjà méfiante à cet égard : mieux vaut privilégier le libraire indépendant ou le bon bibliothécaire de quartier pour avoir un conseil de lecture plus fiable ! Je salue ta décision hardie de te lancer dans Charly 9 : laisse-toi plutôt envelopper par sa noirceur en laissant de côté la vérité historique qui n’est pas le propos… Tu me diras ?

posté par La Ruelle bleue le 29.03.11 à 8 h 47 min

Je l’ai lu, mais je n’ai réussi ni à laisser de côté la vérité historique, ni à accrocher à l’humour de l’auteur.
Mon avis, plutôt cinglant, est ici :
http://mesaddictions.wordpress.com/2011/04/17/charly-9/

posté par Marie le 02.05.11 à 22 h 58 min

En tout cas bravo Marie de l’avoir lu malgré les réticences que tu avais dès le départ !

posté par La Ruelle bleue le 03.05.11 à 10 h 18 min

Bonjour à toutes deux.Je viens de le finir et j’ai passé un excellent moment.Le lecteur sera à mon avis dans la plupart des cas capable de ne pas y croire tant la satire est virulente, chansonnière, mais drôle et bien troussée(c’est le mot qui convient).La Reine Margot de Dumas était certes un livre très différent mais le film de Chéreau présentait un Anglade Charles IX pas mal perturbé aussi,dans un registre plus dramatique.Et Marguerite ne devait certes pas ressembler à Adjani. Teulé ne prétend pas à l’Histoire mais ce petit côté Monty Python à Saint Barth m’ a bien amusé.

posté par Eeguab le 12.04.12 à 8 h 27 min

D’accord avec toi… un excellent moment, même un poil jubilatoire !

posté par La Ruelle bleue le 13.04.12 à 20 h 05 min

Dites moi ce que vous en pensez