Cranach et son temps, Guido Messling (Réunion des musées nationaux, Flammarion)
Ce catalogue a été publié à l’occasion de l’exposition « L’univers de Lucas Cranach» organisée à Bruxelles l’hiver dernier et reprise en ce moment au musée du Luxembourg à Paris.
Décidément d’actualité (le Louvre a pu récemment acquérir « Les trois Grâces » en lançant récemment une exceptionnelle souscription publique), Lucas Cranach dit l’Ancien est un peintre et graveur allemand du XVIème siècle, contemporain de Dürer et d’Altdorfer, ami de Luther et de nombreux autres humanistes. Natif du village de Kronach près de Mayence qui lui prêta son nom, il aurait appris la peinture avec son père Hans Maler avant de devenir artiste officiel à la cour de Saxe.
En 1508, son mécène le puissant prince électeur Frédéric le Sage l’autorise à utiliser des armoiries qui lui servent alors de signature : un serpent ailé avec un anneau. En 1537, les ailes fièrement dressées de l’animal se replièrent vers le sol en signe de deuil : Hans, le fils aîné, venait de décéder brutalement lors d’un voyage en Italie.
Établi durablement et notablement à Wittenberg (il fait plusieurs mandats de maire et y possède une droguerie et une imprimerie), Lucas Cranach est à la tête d’un atelier dans lequel travaillent ses deux fils, Hans et Lucas le Jeune, ainsi que de nombreux apprentis.
Des centaines d’œuvres, souvent de formats et de compositions standardisés pour une production plus rapide et efficace, sortent de cette fabrique artisanale sans que l’on puisse parfois clairement attribuer la paternité de l’œuvre à Cranach lui-même. Ainsi, Charles Quint, très soucieux de la valeur de ses biens, dû s’enquérir auprès du maître en personne pour confirmer que le tableau dont il était propriétaire était bien de sa main.
L’œuvre de Lucas Cranach se caractérise par une grande élégance, des couleurs éclatantes, du moins au début de sa carrière, des silhouettes féminines graciles et sensuelles, de blonds visages doux à la beauté classique, des nus profanes palpitants souvent sur fond noir assortis de mise en garde, des portraits de cour nombreux et une iconographie qui accompagne la Réforme alors en plein essor (voir le portrait de Martin Luther en moine augustin sur la gravure ci-contre). Au-delà de l’aspect commercial qui régit l’atelier, Cranach accède aussi à la postérité par sa volonté et son audace d’illustrer des thèmes encore inédits en peinture, tout du moins au nord des Alpes.
Artiste ancré dans l’Europe des Habsbourg, depuis l’Autriche jusqu’au Pays-Bas, Cranach compose une œuvre qui est le reflet de son époque et de ses contemporains. Par sa position à la cour de Saxe et ses incursions dans les cours bourguignonne, flamande et autrichienne, il est très largement impliqué dans la vie politique et culturelle. Sur commande, il a effectué de très nombreux portraits des personnalités influentes du Saint Empire romain germanique.
Nombreux sont aussi ses œuvres sur les chasses et les fêtes à la cour, notamment les tournois.
Une probable et saine rivalité l’oppose à Dürer, graveur et dessinateur de génie bien que les deux artistes soient très différents, et dans leur façon de travailler, et dans leurs influences et expressions. Ainsi, l’Ève nue peinte par Dürer en 1507 a peut-être décidé Cranach à oser le premier nu profane en pied au nord des Alpes sous les traits de Vénus deux ans plus tard. La fameuse Mélancolie du maître de Nuremberg (gravure ci-dessous) s’est vue opposer par Cranach une autre allégorie de la Mélancolie, plus critique, visiblement marquée par l’esprit de la Réforme (ci-contre).
Car il est un fait certain que les nouvelles thèses avancées par Luther ont trouvé un écho dans l’œuvre de Cranach. A la différence de Calvin, Luther ne condamne pas les images en elles-mêmes mais plutôt le caractère rédempteur que d’aucun leur confère en les utilisant en offrandes. En revanche, Luther ne voit pas d’inconvénient à ce que soient illustrées ses traductions de la Bible ou son Catéchisme afin de mieux frapper les esprits, ce dont se charge volontiers Cranach. Les partisans de la Réforme n’hésitent pas alors à commander des gravures à l’atelier renommé du maître, lequel honore cependant dans le même temps des commandes catholiques… Toutefois, dans certains tableaux du maître et sa façon de représenter des scènes bibliques, comme les filles de Loth ou David et Bethsabée, pointe l’influence de Luther, en l’occurrence la condamnation de la boisson pour l’un, et l’infraction au dixième commandement pour l’autre « tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ».
Les thèmes traités par Cranach sont bien évidemment bibliques, qu’il s’agisse de la représentation de saints, de la Vierge ou de personnages de l’Ancien testament : le martyr de Sainte Catherine est une composition absolument époustouflante de couleurs et de bruits dans laquelle s’immiscent des détails vestimentaires de la mode contemporaine en vogue à la cour de Saxe. Les visages de la Vierge sont d’une bienveillance et d’une sérénité émouvante, d’une innocence de jeune fille modèle inspirant grâce et fragilité.
Voyez dans cette étude de visage ci-dessus comment les portraits de Marie et de Jésus totalement dépouillés d’artifices sacrés révèlent toute l’humanité que peuvent revêtir ces figures religieuses, peut-être influencés par le prisme de la Réforme. 
Curieusement, dans le tableau de droite, seule l’absence d’épée distingue Judith de Salomé dont la représentation est des plus originales puisque Cranach a choisi de représenter la fatale séductrice de Jean-Baptiste, incarnation de la lubricité et du vice pour les Pères de l’Église, vêtue décemment de pied en cap, lui qui pourtant était familiarisé avec le nu…
Mais Renaissance et influences italiennes obligent, Cranach sert de maillon reliant l’Europe culturelle du nord et du sud en illustrant des motifs historiques et mythologiques de l’Antiquité et en y apportant sa touche personnelle, sa volonté d’impliquer émotionnellement le spectateur en s’adressant à lui de façon la plus directe et empathique : ainsi Lucrèce, représentée ci-dessous, n’est pas représentée les yeux au ciel mais se distingue de la représentation des martyrs issue de l’iconographie chrétienne par un regard appuyé qui sort de la toile et darde sur vous toute sa puissance évocatrice.
Même chose pour la nymphe de la source, nonchalamment allongée de façon à exposer sa nudité au regard tout en glissant un œil pénétrant sous ses paupières entr’ouvertes, entre érotisme et message moralisateur, avertissement souligné par le couple de perdrix, symbole de luxure…
On trouve aussi des allégories qui revêtent l’aspect de délicieux nus féminins : la Charité, la fameuse Justice qui fait l’objet de la couverture du catalogue et l’affiche de l’exposition. Le trait se fait parfois plus féroce lorsqu’il s’agit de représenter de condamnables turpitudes comme dans Les amants mal assortis ou La bouche de la Vérité. La ruse féminine est d’ailleurs souvent mise en scène mais de façon bien plus nuancée et complexe que la seule dénonciation de ce vice traditionnellement attribuée au sexe faible, comme nous l’avons déjà évoqué à propos de Bethsabée.
Un artiste qui vaut donc le détour et une très belle exposition visible encore jusqu’au 23 mai.
Cranach et son temps, de Guido Messling, commissaire de l’exposition, Réunion des musées nationaux, Flammarion, 2011, 271 pages
ISBN : 9782081253605 / 49 €















