L’enfant aux cailloux, Sophie Loubière (Fleuve noir)
Elsa a le charme suranné des vieilles dames dignes et déterminées. La courbure de son dos doit certainement plus aux épreuves de la vie qu’au passage du temps et même si elle marche à petits pas comptés, elle irradie encore d’une aura peu commune. Elle garde l’œil vif et clair et n’a en rien perdu sa capacité à s’insurger contre les injustices de ce monde, à donner son avis de citoyenne attentive et impliquée à qui de droit. Ancienne institutrice, elle est attachée au bon ordre de la chose publique, à la bonne marche de la société.
De retour chez elle après un séjour dans une maison de repos, elle retrouve le confort rassurant de sa maison natale, vestige isolé du passé provincial calme et tranquille d’une ville de la banlieue est de Paris, aujourd’hui en pleine mutation et urbanisation galopante.
Elsa n’est pas du genre à épier, ni à médire, ni à colporter de vilaines rumeurs. Pour autant, seule dans sa maison, il lui arrive pour se distraire de regarder longuement la vie trépidante derrière ses murs. De sa fenêtre, au-delà de son jardin qui est un véritable havre de paix au milieu de tout ce béton, elle a une vue imprenable sur ses tout nouveaux et jeunes voisins.
Son regard sensible s’arrête un jour sur un petit garçon, pâle et silencieux, qui joue sur la terrasse avec quelques cailloux, seul dans un coin, alors que son frère et sa sœur se chamaillent bruyamment à l’écart dans toute la vigueur de leur jeune âge. Elsa est vivement émue par la ressemblance physique de ce garçon avec son propre petit-fils qu’elle aime tendrement et si profondément.
Elle est également frappée par le tableau si contrasté qu’offrent ces enfants : l’un taciturne et trop sage, visiblement très introverti et peut-être malade, les deux autres s’ébattant joyeusement dans la plus grande indifférence de sa présence. Elsa flaire une maltraitance et ses soupçons vont s’affermir de jour en jour tant et si bien qu’elle se décide à faire un signalement. Mais cet enfant fantomatique n’a aucune existence juridique, ni état civil. Personne ne l’a jamais vu à part Elsa dont les alertes et inquiétudes sont considérées comme le délire paranoïaque d’une vieille femme solitaire et éprouvée.
La vieille dame ne se démonte pas pour autant et décide d’agir seule. Elle monte un plan machiavélique digne d’un criminel averti pour voler au secours de l’enfant aux cailloux. C’est le début d’un engrenage démoniaque qui plonge au cœur d’un drame familial abominable, une mécanique implacable qui remonte dans le passé terrifiant d’Elsa.
Ce roman noir et doucereusement mélancolique m’a happée dès les premières lignes. Sophie Loubière aborde à la fois le thème de l’enfance et celui de la vieillesse avec une grande tendresse et une émouvante sensibilité. Son écriture tout en finesse mais très efficace permet d’emblée une empathie profonde et troublante avec le personnage principal. Elle installe immédiatement une atmosphère prenante où l’inquiétude est distillée petit à petit, jusqu’à imprégner le lecteur jusqu’à l’os… Impossible de ne plus tourner les pages et de quitter Elsa.
L’enfant aux cailloux, de Sophie Loubière, Fleuve noir éditions, 14 avril 2011, 331 pages
ISBN : 9782265092570 / 17,50 €
















Commentaires
Sujet fort intéressant !
Auteure inconnue !!
Que voilà une belle découverte à faire !!!
Merci mon amie.
Sophie Loubière a entre autres animé une émission littéraire sur France Inter : « Parking de nuit ». Son livre (qui n’est pas le premier) est vraiment très réussi !
Voilà qui devrait me plaire. J’espère seulement qu’Elsa ne finit pas en maison de retraite expulsée de chez elle pour son bien (ce genre de scenario me file le bourdon en ce moment !)…
Humm… c’est pire ! Mais c’est tellement tendre et touchant…
J’avais beaucoup aimé « Dans l’oeil noir du corbeau », Sophie Loubière a, je crois, un réel talent littéraire. Mais la thématique de ce titre ne m’incite pas à le découvrir… Maltraitance d’enfant et vieillesse, trop de rappels du boulot !
Dommage ! Il en vaut vraiment la peine…
Je viens de le refermer, lu d’une traite !
Alors tu as été conquise toi aussi ??!! Ça ne m’étonne pas, difficile de rester de marbre…
bonjour,
A vrai dire cette vieille femme paraît attachante jusqu’à ce qu’on s’interroge sur ses courriers de délation. Voilà qui nous met en défiance sur sa vraie personnalité, me semble-t-il, et en même temps nous intrigue. http://tinyurl.com/77fmo49
Mais elle est tellement attachante !!!!
[...] est une de ces femmes, comme Maria, comme « la vieille au buisson de roses », comme Elsa. Elle fait partie de ces « marraines » de l’humanité, ces fées discrètes et discréditées, [...]