Atopia, petit observatoire de littérature décalée, Eric Bonnargent (Le Vampire actif)


Atopia ?!? Peut-être êtes-vous comme moi et ce mot ne vous évoque d’emblée pas grand chose… Mais passés l’interrogation première et l’aveu de notre ignorance, on aurait alors bien tort de se laisser aller à la frilosité. On aurait même beaucoup à perdre à ne pas lire ce « petit observatoire de littérature décalée » par crainte d’avoir affaire à un essai pontifiant sur la littérature destiné à un public très averti.

Car ce petit livre est loin de tout élitisme et son propos, certes érudit mais simple et lumineux, s’adresse à tous les amoureux de la littérature, mais aussi à tous les esprits curieux et ouverts, à toutes les âmes sensibles en quête de sens et en résonance avec le monde des idées.

Atopia, c’est cette « inquiétante étrangeté » face au monde que tout individu ressent plus ou moins confusément et puissamment lors de son passage sur terre. Ce décalage dans la société des hommes, ce sentiment de ne pas avoir trouvé sa place au milieu de ses semblables, cette impression de flotter au-dessus des choses de la vie, d’ « observer  la comédie humaine » en retrait et presque en exil, ce malaise est un thème de prédilection pour les auteurs, mais aussi pour les lecteurs, à se demander même si ce n’est pas l’essence même de la littérature.

« [La littérature] a pour but de dé-ranger et de renvoyer le lecteur à sa propre singularité, le forçant ainsi à s’interroger sur le monde et sur lui-même »

Eric Bonnargent nous soumet une trentaine d’œuvres écrites de par le monde entre 1930 et 2010 et nous propose pour chacune d’elles une courte analyse suivant ce fil conducteur de l’inadaptation de l’homme à son milieu et sa manière d’y répondre. Regroupées selon leur façon particulière d’aborder l’atopia, ces thématiques composent de grands chapitres traitant de l’individu, de la misanthropie, de la perte de contrôle, de la marginalité, du désespoir et de la mélancolie, du suicide, de la mort, du syndrome Bartleby (une âme d’écrivain empêchée d’écrire par « une attirance vers le néant »), de l’art de disparaître et du No man’s land.

Certains auteurs, certains livres présents dans ce petit observatoire sont connus et il est alors intéressant de réenvisager la lecture de « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » de Stig Dagerman, « Suttree » de Cormac McCarthy, « Sukkwan Island » de David Vann ou « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco sous le prisme particulier et éclairant d’Eric Bonnargent.

Mais là où le petit observatoire déploie toute sa force, c’est lorsqu’il aborde des auteurs et des œuvres à la renommée beaucoup plus confidentielle, si je peux me permettre ce doux euphémisme. Un vrai bonheur que de découvrir Herbert Huncke et par là même la face la plus rude de la Beat generation, Dag Solstad auteur norvégien contemporain que la vogue littéraire déferlant de Scandinavie a oublié de nous proposer, Rolf Dieter Brinkmann dont je n’ai jamais entendu parler lors de mon cursus universitaire en lettres et civilisation germaniques, et tant d’autres !

Jamais pédant ni ennuyeux, le propos audacieux d’Eric Bonnargent s’apparente plus à un généreux partage de ses connaissances qu’à l’imposition d’un point de vue dogmatique. Il ouvre de prometteuses perspectives de lectures, nourrit de nouvelles envies de découvertes, suscite un intérêt tonique et vivifiant pour la « littérature ambitieuse » , celle qui surgit de « l’inconfort », celle qui ose une « vision singulière du monde », celle qui fait grandir son lecteur.

« L’atopia est un point de rencontre entre l’écrivain et son lecteur »

CQFD. Avec talent et en toute simplicité.

Atopia, petit observatoire de littérature décalée, Eric Bonnargent, préface d’Antoni Casas Ros, éditions Le Vampire actif, collection Les Entretiens, 28/04/2011, 314 pages

ISBN : 9782917094044   /    17,50 €

La photo illustrant l’article est signée André Kertész

Merci au service de presse des éditions du Vampire actif !

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Commentaires

[...] II : dans « Atopia, petit observatoire de littérature décalée », essai qui a pour thème les personnages en littérature « décalés, mal à l’aise avec [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 20.11.11 à 10 h 58 min

[...] nouvelle et envoûtante illustration littéraire de l’atopia, entre effrayante sérénité et romantique [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 26.02.12 à 15 h 45 min

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