Une enquête philosophique, Philip Kerr (Editions du Masque)


Voilà Philip Kerr de retour sur les tables de nos librairies, non pas pour une nouveauté mais pour la réédition d’un roman qu’il a écrit en 1992, dans la foulée de la trilogie berlinoise. Pour autant, on quitte le détective Gunther et l’Allemagne de la seconde guerre mondiale pour une inspectrice hors normes qui mène une enquête dans le Londres de l’année 2013, où force est de constater que le « crime parfait » est dépassé, ce « meurtre à l’anglaise » si cher à Orwell, « produit d’une société stable dans laquelle l’hypocrisie ambiante avait au moins le mérite de garantir que seule une passion violente pouvait être à l’origine d’un acte aussi sérieux que l’homicide ».

Les criminologues confirment que ces crimes classiques – finalement regrettés – sont désormais totalement désuets et remplacés par les meurtres à « caractère récréatif », commis par des hommes jeunes et inadaptés, mal élevés et mal aimés (haro sur la mère, c’est toujours de sa faute) et se pratiquent dans un excès de sadisme et de violence qui mélange sexe, anthropophagie, tortures et dépeçage… L’ère du « meurtre hollywoodien » a remisé Orwell et Christie au placard : le criminel moderne est psychopathe et tue en série, une vraie bête sans passion, animée par l’instinct et des pulsions morbides et perverses.

Mais les experts en criminologie de 2013 manquent d’imagination et sont surpris de voir arriver un nouveau profil de serial killer renouant avec la noblesse de l’art de tuer, un mobile à la moralité sans faille et une « philosophie » tout à fait inédite…

Ne vous attendez pas cependant à un roman de glaciale épouvante suscitée par la monstruosité du tueur et sa science de la cruauté étalée sur des pages aussi sanglantes qu’insoutenables. Ne croyez pas non plus avoir affaire à un roman d’anticipation ou de science fiction dépaysant. Les éléments « futuristes » sont plutôt discrets tout en collant assez fidèlement à la réalité que nous vivons aujourd’hui : emprise des jeux vidéos et de la réalité virtuelle, recours de plus en plus indispensable dans la police à la puissance de l’informatique avec ses fichiers nominatifs plus ou moins sécurisés, volonté de détection des criminels sur la base de données génétiques, femmes de pouvoir qui, pour s ’imposer, se sont forgé une carapace encore plus dure que celle des hommes…

Ainsi, les meurtres qui nous préoccupent ici ciblent des hommes fichés dans un programme scientifique de détection de serial killers par identification d’un gène particulier. Le tueur, démiurge et héroïque, œuvre pour la bonne marche de la société en la débarrassant de ses moutons noirs. Le fait qu’il soit lui-même sur la liste des psychopathes en puissance ne fait que renforcer la grandeur et le caractère sacrificiel de sa démarche.

Pour des raisons d’ordre politique, on demande à une inspectrice au nom viril, spécialiste de la cause féminine mais dont la misandrie est pathologique, de sortir de son affectation d’origine pour enquêter et arrêter le génial fauteur de troubles. Elle s’adjoint les compétences d’une équipe de choc composée d’un expert en informatique petit génie de la bidouille et de la lutte contre le piratage et d’un professeur émérite de philosophie qui intervient de loin en loin, en vidéoconférence aussi confortable que magistrale.

Une fois l’intrigue posée, Kerr la pimente avec des éléments originaux qui sont loin de la fioriture comme dans certains mauvais romans policiers, mais au contraire titillent la curiosité et initient un début de réflexion. Ainsi se trouvent mêlés au polar la philosophie (le nom de code du tueur est Wittgenstein et sa conception de la vie et de la mort est structurée par des lectures métaphysiques d’importance), l’art (et nous retrouvons Thomas de Quincey et son approche esthétisante du meurtre que nous avons déjà croisée chez les surréalistes), les relations hommes/femmes dans la société. L’humour, indissociable de l’écriture de Philip Kerr, est bien évidemment au rendez-vous dès les premières pages :

« Excusez-moi, mais en tant que chef du département Gynocide, je suis censée être au courant de tous les cas de meurtres multiples ayant des femmes pour victimes…

-Pour ne rien vous cacher, dit Stanley, en baissant la voix et en jetant un coup d’oeil par dessus son épaule, je suis de l’Homicide, madame. Je n’avais rien à faire ici mais il y a eu embrouille quelque part (…) Je n’ai rien voulu dire de peur de paraître idiot. »

Une enquête qui fait donc la part belle à l’intelligence et à l’humour.

 

Une enquête philosophique (« A philosophical investigation », 1992), de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Claude Demanuelli, éditions du Masque, juin 2011, 391 pages

ISBN : 9782702434840 / 22 €

Merci au service de presse des éditions du Masque !

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Commentaires

Mdr !!! les grands esprits se rencontrent !! je viens de terminer ce roman et je suis en train d’en rédiger péniblement la chronique ! je dis péniblement car ce n’est pas évident de résumer un tel roman. Je ne lis donc volontairement pas ton billet pour ne pas être influencé, mais je le ferai dès que j’ aurai fini mon billet ( visiblement pas aujourd’hui avec le mal de tête que j’ai en ce moment!). Je mettrai ton papier en lien sur le mien !! Amitiés!

posté par Bruno le 06.07.11 à 15 h 10 min

Bonjour la petite souris ! J’irai voir ce que tu en as pensé… J’espère que ce n’est pas cette lecture qui t’a donné la migraine !!!!

posté par La Ruelle bleue le 06.07.11 à 15 h 13 min

Et moi aussi, je ne lirai pas ta chronique …
Je suis en train de lire ce roman, je viens à peine de commencer …
Mais j’y reviendrai assurément !
Amitiés

posté par Richard le 06.07.11 à 15 h 35 min

Ah bah, d’accord… La bonne nouvelle, c’est que vous êtes tous plongés dedans !

posté par La Ruelle bleue le 06.07.11 à 18 h 28 min

lu ta chronique… fort probable que j’achète le livre… bien que pas trop fan des romans d’anticipation… mais j’aime bien l’auteur.
bises

posté par mazel le 07.07.11 à 14 h 06 min

bonjour Annie ! tu verras, l’anticipation passe bien… après tout 2013 n’est pas si éloignée qu’on n’y reconnaisse plus rien !

posté par La Ruelle bleue le 07.07.11 à 18 h 30 min
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