La maison où je suis mort autrefois, Keigo Higashino (Actes sud noirs)
Alertée par un ami blogueur qui avait beaucoup aimé ce livre, je m’y suis lancée et je ne l’ai pas regretté.
« La Maison où je suis mort autrefois » est un roman noir à la limite du fantastique et de l’onirique, ou plutôt du cauchemar. Les fantômes, comme souvent dans la tradition japonaise, sont la clé de voûte d’une atmosphère angoissante, pleine de secrets et de peur de l’inconnu, d’autant plus troublante qu’elle se rattache aux mystères des origines et aux terreurs de l’enfance.
Une jeune femme névrosée demande à son ancien amant de bien vouloir l’aider pour accomplir une mission léguée par son père : se rendre dans une maison a priori inconnue et abandonnée depuis plus de vingt ans. Elle sent confusément qu’il s’agit en fait pour elle d’un retour sur son propre passé qui permettrait peut-être d’expliquer les troubles qui la minent : une amnésie totale de sa petite enfance génératrice de questions existentielles oppressantes et des pulsions agressives et violentes envers elle-même mais aussi sa petite fille qui a dû pour cette raison lui être retirée.
La maison, que Sayaka découvre, vaste, figée, poussiéreuse, est selon la « Traumdeutung », une représentation symbolique d’elle-même, et nous allons voir s’accomplir devant nous un véritable « travail du rêve », la voie royale qui plonge dans l’inconscient et ramène à la surface des éléments jusque-là refoulés. Et cela va passer par l’élaboration d’images de plus en plus dramatiques, leur mise en scène de plus en plus perceptible et présentable de façon à rendre tout ce passé reconnaissable et finalement vivable.
La jeune femme va devoir explorer au propre et au figuré cet intérieur délabré pièce par pièce, recoin par recoin, ouvrir des placards secrets et des coffres fermés comme autant d’épreuves pour accomplir sa quête initiatique et savoir enfin qui elle est vraiment.
Dans cette maison, lointaine et coupée du monde, on ne pénètre pas par la porte d’entrée principale qui est condamnée. On y accède par le sous-sol, par une porte dérobée près de laquelle se trouvent de curieuses inscriptions, d’abord invisibles aux yeux du profane. De là se déploient deux autres niveaux de vie (ou de mort) qui ont l’air d’avoir vu le temps s’arrêter soudainement, à une date incertaine mais à une heure pécise : onze heures dix.
La première impression d’une demeure sans âme va peu à peu s’estomper pour révéler au contraire une sorte de temple habité par des esprits en souffrance, un mausolée lourdement empreint d’un passé mortifère et effrayant. Des indices sur les occupants sont dispersés ça et là et convergent tous vers une tragédie au cœur de laquelle se profilent l’ombre de la maltraitance d’enfants, le péril du feu et la mort violente.
Pour autant demeure une étrange impression qui incite à remettre en doute cette maison et ce qu’elle contient. Elle paraît factice et irréelle. Tout semble scénarisé dans le but de délivrer un message. Mais à quelle réalité se rapporte donc ce message ? Le cauchemar est orchestré de main de maître mais par qui et pourquoi ? Sayaka va-t-elle trouver une réponse à ses questions existentielles ? Et son ancien petit ami, qui lui semble si proche, quel rôle joue-t-il réellement dans toute cette histoire ?
Loin de s’embourber dans une lourdeur de ton et une accumulation de phénomènes étranges dignes de séries B d’horreur, ce roman évoque subtilement le passage de l’enfance à l’âge adulte, la vulnérabilité de jeunes êtres saturés d’émotions négatives, de peurs éreintantes et de souvenirs douloureux. Belle illustration romancée de la phrase de Freud : « le Moi n’est pas maître dans sa propre maison » et de celle de Jung : « La chose la plus terrifiante est de s’accepter soi-même ».
« La Maison où je suis mort autrefois » est la maison intime de Sakaya dont l’enfance fictive est tragique. Mais cela nous rappelle que nous avons tous en nous notre maison où nous sommes morts autrefois car on ne passe pas impunément de l’enfance à l’âge adulte. Dans cette vieille maison, on a forcément laissé une partie de nous-mêmes…
La maison où je suis mort autrefois, (Mukashi bokuga shinda ie, 1994), de Keigo Higashino, traduit du japonais par Yukata Makino, Actes sud, collection actes noirs, avril 2010, 254 pages
ISBN : 9782742789511 / 18 €
Prix POLAR International 2010
















Commentaires
Je n’aime pas beaucoup la littérature asiatique d’habitude mais ce polar-là me tente vraiment, les explorations de l’inconscient m’intéressent.
Il est assez prenant en tout cas pour ne pas s’y ennuyer !
Je n’ai encore jamais lu de roman noir japonais. Voilà qui pourait être une bonne entrée en matière. En tout cas, ta chronique donne vraiment envie de le lire.
J e pense que pour un début, cela pourrait être en effet un bon choix… Essaie et tu me diras !
Quel livre étrange !
J’avoue que tu as éveillé ma curiosité …
Merci mon amie !
Bonne journée
De rien Richard ! à charge de revanche ;)
et bien voilà encore un magnifique billet !! et comme je suis heureux que tu aies aimé ce roman !! C’est en effet un livre remarquable à tout point de vue, et un auteur qu’il convient de découvrir. Les auteurs japonais ont une sensibilité vraiment à part, qu’ils arrivent à retranscrire avec des mots simples, et avec ce matériau et un peu de magie, parviennent à nous faire perdre le fil de la logique. J’adore ! Merci pour le lien. ( tu me diras comment je fais pour mettre mon portrait de petite souris dans mon commentaire). Amitiés.
Bonjour Bruno ! Pour mettre ton minois de petite souris, il faut que tu t’ouvres un compte sur le site de Gravatar ! A surveiller à la rentrée pour les amateurs de littérature noire japonaise : « Intrusion » de Natsuo Kirino…
[...] Lire la suite : http://www.laruellebleue.com/6781/la-maison-ou-je-suis-mort-autrefois-keigo-higashino-actes-sud-noir… [...]