Bienvenue à Oakland, Eric Miles Williamson (Fayard)


Plongée crue dans l’Amérique des désoeuvrés et des laissés-pour-compte, ce roman noir est un long cri de haine et de détresse qui se fracasse sur les murs glauques et infranchissables du ghetto d’Oakland.

Oakland : située en Californie, dans la Bay area, juste en face de San Francisco. Bien que les deux villes soient reliées l’une à l’autre par un pont et forment historiquement un noyau urbain commun, l’image de cartes postales sied à l’une mais certainement pas à l’autre. Face au Golden Park, aux Twin Peaks, aux jolies maisons victoriennes d’Alamo square et au pittoresque port de Fishman’s Wharf se dressent les tours d’Oakland, son port industriel gigantesque et ses nuages de pollution. Si l’une évoque l’ouverture d’esprit et le foisonnement culturel, l’autre se distingue par un taux de criminalité élevé, une pauvreté lancinante et des communautés qui cohabitent difficilement entre elles.

T-Bird Murphy est né du mauvais côté de la baie et en bas de l’échelle sociale. D’origine irlandaise, il a grandi dans les bas-quartiers d’Oakland qui sont le théâtre de rivalités entre Blancs, Mexicains et Noirs. C’est encore un homme jeune mais il ressemble à un vétéran. Son parcours a été si éprouvant qu’il a vieilli prématurément : il ne connaît pratiquement de la vie que la violence, physique ou psychologique, et l’a côtoyée au sein de sa propre famille et dans la rue.

De petits boulots minables en jobs dégradants, malgré sa volonté de s’en sortir et sa débrouillardise, il s’enlise de plus en plus dans la misère morale, affective et le dénuement financier. Au milieu d’une faune de camés, d’alcooliques, de voleurs, profiteurs, squatteurs et autres barracudas de quartiers, ne connaissant des femmes que perfidie, cruauté, vulgarité et dépravation, T-Bird Murphy vomit sa rage et son impuissance.

Immergé quotidiennement dans un climat de tensions et de haine, le peu de répit qu’il connaît dans son enfer personnel tient aux quelques potes qu’il fréquente, à son père adoptif et sa future femme, ange de bon secours perdu dans la zone. A la musique aussi, qu’il a apprise au bord des trottoirs et qui lui procure le seul vrai plaisir de son existence : il joue de la trompette et se produit même en public… jusqu’au jour où il sort d’une bagarre la bouche défoncée…

Quoique T-Bird entreprenne, une force irrépressible l’entraîne vers le fond, vers la déchéance.

Pourtant, ce n’est pas l’intelligence qui lui fait défaut. Cela crève les pages dans la narration qu’il nous fait de sa misérable vie. Mais elle ne lui est d’aucune aide, bien au contraire, elle l’enfonce encore plus dans le dépit et la hargne qui le submergent car elle lui fait voir la situation d’une façon criante de lucidité et d’inéluctabilité.

Férocité et brutalité sont donc la marque de ce livre. La narration de T-Bird n’est qu’un long jet de rage et d’insultes, un coup de poing et un doigt d’honneur au monde qui l’entoure mais aussi au monde dont il est exclu. Il nous expulse crûment son impuissance, comme un crachat, et nous renvoie à celle de la société, son échec à faire vivre décemment tous ses citoyens, son indifférence insolente et avilissante.

Mais la litanie agressive résonne finalement comme une prière désespérée. Ses griefs sont autant de grains sur un chapelet qu’on triture inlassablement, en boucle, frénétiquement, à la recherche d’un salut, d’une rédemption… Le mur de T-Bird se crevasse et se fissure à chaque coup porté et l’on finit par entendre distinctement derrière chacune de ses invectives sa dernière complainte : « je ne suis pas comme eux, je ne suis pas comme eux… »…

Merci au service de presse des éditions Fayard !

Bienvenue à Oakland (« Welcome to Oakland », 2009), de Eric Miles Williamson, traduit de l’américain par Alexandre Thiltges, 24 août 2011, éditions Fayard, 412 pages

ISBN : 9782213654256 / 22 €

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Commentaires

Un titre déjà repéré et ton avis me fait dire que j’ai bien fait ! ça m’ a l’air bien noir comme j’aime :)

posté par choco le 24.08.11 à 11 h 42 min

Pour être noir, et acide, ça l’est ! A rapprocher de « Frères de sang » de Richard Price, la rage brute en plus…

posté par La Ruelle bleue le 24.08.11 à 19 h 11 min

oui, j’avais aussi repéré ce titre chez toi :) Dans le même genre, il y a aussi « Submarino » qui me tente beaucoup ! L’aurais-tu lu ?

posté par choco le 24.08.11 à 19 h 40 min

voilà le genre de romans que j’adore! je l’avais repéré mais je n’ai pas encore eu le temps d’aller l’acheter. Ca ne serait tarder !

posté par La petite souris le 25.08.11 à 8 h 12 min

Non pas encore, mais je l’avais aussi noté ! D’ailleurs, je l’ai mis sur ma liste d’acquisition de la bibliothèque que je suis en train de monter…

posté par La Ruelle bleue le 26.08.11 à 15 h 01 min

Mon petit doigt me dit que tu ne seras pas déçu…

posté par La Ruelle bleue le 26.08.11 à 15 h 01 min

[...]  Bienvenue à Oakland, Eric Miles Williamson, Fayard (24 août 2011) [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 29.08.11 à 9 h 20 min
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