Folles nuits, Joyce Carol Oates (Philippe Rey)


Encore vivement impressionnée par « Petite sœur, mon amour », les éditions Philippe Rey me narguent encore avec une nouvelle publication d’un de mes auteur favoris.

Il s’agit cette fois de cinq nouvelles, un recueil en forme d’hommage à cinq écrivains anglo-saxons, grands maîtres de la littérature classique : Edgar Poe, Emily Dickinson, Mark Twain, Henry James et Ernest Hemingway.

Un hommage certes de Oates à ses illustres pairs, mais non dénué d’une certaine insolence ! Elle s’empare d’une faille psychologique ou morale de ces artistes, supposée par leur légende noire mais fortement probable, et imagine les derniers jours de chacun d’entre eux. Ces ultimes moments sont ceux d’une révélation implacable, d’une exposition cruelle à une sorte de jugement dernier, assez féroce finalement mais plein d’un humour ou pointe un soupçon d’auto-dérision corporatiste, voire de tendresse…

La faiblesse psychologique de Poe est décortiquée dans un scénario où il se trouve seul en mer à garder un phare. « Le gardien de phare est rond » aurait chanté fort à propos Nougaro… Son monde intérieur fantastique et étourdissant, malmené par une extrême solitude et par le spectacle angoissant d’une mer omnipotente, enfle démesurément et finit par emporter définitivement sa raison… On pense évidemment aux nouvelles étranges et inquiétantes de l’américain, dont Oates s’était déjà inspirée dans son recueil « Hantises », mais aussi à Lautréamont et ses fameux chants de Maldoror. Le choc titanesque du raffinement de la folie et de la tout puissance brute de Pontos déformé par le délire de Poe vaut son pesant d’or !

Autre nouvelle, peut-être la plus réussie, quoiqu’il en soit ma préférée : celle qui s’empare de l’excentrique et taciturne poétesse Emily Dickinson. L’oeuvre de cette jeune femme mélancolique est traversée par l’idée de la mort, de l’absence, de l’éternité. Isolée dans une bulle de son vivant, recluse et solitaire, elle a contemplé le monde de loin, peut-être de haut :

“Mais l’Époque ici ne pouvait faire souche, Car la Durée rendait l’âme.”

Oates transforme alors Emily en une sorte de robot de compagnie, jouet de luxe pour couples bourgeois désoeuvrés. Le EdickinsonRépliLuxe porte en lui les espoirs et les ambitions littéraires d’une pauvre femme qui meurt d’ennui alors que son mari est troublé par la blancheur diaphane de la poupée dont on peut à sa guise rembobiner le programme de vie ou au contraire l’avancer : forward, reward, forward, reward…. A mourir de rire (jaune)….

Twain est ensuite titillé sur ses pulsions inavouables envers les toutes jeunes filles, celles qu’il nommait « Angelfish », attiré par leur innocence et leur pureté. Subtilement bienveillant et pernicieusement paternel, il se laisse admirer et aduler dans une relation épistolaire enflammée mais s’en détache et devient d’une indifférence cruelle dès que la situation se gâte. Il reste de marbre et droit dans ses bottes quand l’issue est fatale. Glaçant…

Henry James est quant à lui très perturbé par son attirance envers des jeunes garçons. Cela pourrait être tolérable si ces pauvres garçons n’étaient pas réduits à l’état de charpie par une guerre sanglante et sans pitié et si James ne faisait pas leur connaissance au sein d’un hôpital lugubre. Comment lier morbidité et génie si ce n’est par le désir…

Enfin, la destinée tragique d’Hemingway s’illustre par son suicide spectaculaire ce qui laisse le champ libre à notre auteur facétieuse pour broder une histoire autour de l’obsession des armes à feu.

Aucun doute, « Folles nuits », dont le titre est inspiré d’un poème enflammé de Dickinson, est une lecture ébouriffante !

Wild Nights – Wild Nights!

Were I with thee

Wild Nights should be

Our luxury!

Futile – the winds –

To a heart in port –

Done with the compass –

Done with the chart!

Rowing in Eden –

Ah, the sea!

Might I moor – Tonight –

In thee!

Folles nuits (« Wild nights ! », 2008), de Joyce Carol Oates, traduit de l’américain par Claude Seban, éditions Philippe Rey, 10 mars 2011, 234 pages

ISBN : 9782848761824 / 19 €

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Commentaires

Bonjour
Un hommage en forme de pastiche ? Avec le style de chacun des auteurs présentés ? Retrouver Poe, James, Twain, Hemingway doit être un véritable plaisir. Mais à ma grande honte, je ne connais pas Dickinson, de nom oui mais les textes non.
Amicalement

posté par Oncle Paul le 17.08.11 à 17 h 23 min

Nous ne sommes pas très forts en France en général concernant la poésie anglo-saxonne du XIXème siècle (mise à part Poe, et encore, ses nouvelles ont plus de lecteurs) : Dickinson, Wordsworth, Browning, Keats, Byron, Whitman, Shelley, Tennyson… Non, en fait, disons que nous sommes en général mauvais connaisseurs en poésie… et à l’échelle mondiale… En fait, la poésie est vraiment un art difficile à appréhender, encore plus lorsqu’elle n’est pas dans notre langue maternelle… J’avoue qu’à part Blake, Goethe et Dante, je ne suis pas mieux lotie…

posté par La Ruelle bleue le 17.08.11 à 17 h 56 min

Bonjour mon amie,
Très tentant, ce billet !
Je n’aime pas toujours les romans de cette auteure mais cette idée de faire des nouvelles « à la manière de … » ou plutôt  » … au détriment de … » me plaît beaucoup !
Merci !
Amitiés

posté par Richard le 18.08.11 à 13 h 29 min

tu m’as mis l’eau à la bouche !! j’ai hâte de lire la nouvelle dédié à Poe ! connaissant le talent de OATES ca doit être quelque chose !! Amitiés

posté par La petite souris le 19.08.11 à 8 h 50 min

hey, hey… tu as lu Hantises au fait ???

posté par La Ruelle bleue le 19.08.11 à 10 h 14 min

non pas encore, je voulais le faire cet été mais j’avais trop de livre à lire. Je ne veux pas le lire avec un lance pierre, mais prendre le temps de le savourer! mais j’espère avant la fin de l’année en tout cas ! je te tiendrai au courant de toute façon de mes impressions !!! ( j’ai laissé tombé gravatar, mon pseudo existe déjà ! ca doit être une copie chinoise! ^^)

posté par La petite souris le 21.08.11 à 10 h 24 min

une petite souris chinoise ???!!!! on avait déjà les coccinelles ! Mais jusqu’où ira-t-on ???!!!!

posté par La Ruelle bleue le 22.08.11 à 8 h 26 min
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