L’estivant, Kazimierz Orłoś (Noir sur Blanc)


Mer Baltique, baie de Gdańsk, étés 1952 et 1953, fin des années Staline.

Sur une plage déserte de la longue lagune, dans le creux douillet d’une dune les protégeant d’une tempête, Mirka et Jozék se sont aimés. Lui avait à peine 17 ans et passait ses vacances en famille. Elle était la fille d’un pêcheur du coin. Ce n’est arrivé qu’une fois…

Voilà : Jozék nous dit qu’« ils se sont aimés » et tout semble être dit. Est-ce pourtant aussi simple que ça ? Litote commune et anodine, cette expression un brin nostalgique évoque un agréable moment, fixé loin dans le temps et définitivement révolu. Mais derrière la pudeur un peu hypocrite de l’énoncé se concentrent l’âme noire de Jozék, son manque de courage, son indifférence, son apathie, son égoïsme. C’est lui-même qui le dit, qui le ressent profondément cinquante ans plus tard, alors qu’il est au crépuscule de la vie.

Il retrouve dans une vieille boîte oubliée deux lettres écrites par Mirka. Elle annonce qu’elle est enceinte. Elle semble joyeuse et sa condition de fille-mère ne semble pas l’inquiéter car elle a confiance en Jozék. Il ne fait aucun doute pour elle qu’il ne la laissera pas tomber. Mais les lettres à peine lues, l’étonnement à peine passé, Jozék bannit Mirka et son enfant de sa vie et de sa mémoire, aussi simplement qu’il enferme les lettres au fond d’un tiroir.

Mais le voilà forcé à faire le bilan de ses actes, à près de soixante-dix ans. Il en éprouve un tel besoin qu’il part seul, sur la lagune, à la rencontre de son passé, écrasé par le poids de ce souvenir, qui ravive sa culpabilité, non seulement envers Mirka et l’enfant, mais aussi pour toutes les petites lâchetés qu’il a commises durant sa vie. Résonne ainsi en lui la voix de sa femme Olga qui ne cesse de lui reprocher son égoïsme. L’image de son ancien ami et collègue, Michał, resurgit et réactive sa mauvaise conscience. A l’époque, il l’avait trahi, juste pour joindre sa voix à celle du plus grand nombre, juste pour faire partie du camp des plus forts. Et ce n’est pas la seule fois où Jozék a renié des valeurs justes et honnêtes, d’autant que la Pologne est un pays dans lequel l’intégrité, l’engagement et les convictions ont été mises à rude épreuve.

Et aujourd’hui, est-ce que Josék saurait s’interposer, s’exposer, se compromettre ? Ou ne sera-t-il jamais qu’un pleutre, qu’un homme veule, un minable ? Voilà ce qui le morfond sur la plage de la lagune alors que Mirka est morte et qu’il se rend compte qu’il est trop tard pour rattraper le temps perdu. A moins que ce ne soit sa nature profonde qui l’en empêche…

Alors il écrit à son fils. Il lui raconte son périple intérieur lors de ce séjour dans la baie de Gdańsk. Les propos de Jozék, à quelques temps de la mort, sont empreints de nostalgie et de regrets. Une grande tristesse traverse ses confidences, une amère résignation à n’être rien d’autre qu’un homme pusillanime, un adepte de la compromission. Il lui laisse en héritage ce qui ressemble à une confession. Et il lui transmet ainsi une dernière chose, une dernière valeur, un dernier conseil : ne pas laisser le temps recouvrir d’une chape de poussière ses mauvaises actions, ne pas attendre que la mort les entérine définitivement.

Merci au service de presse des éditions Noir sur Blanc !

L’estivant (« Letnik z Mierzei, 2008), de Kazimierz Orłoś, traduit du polonais par Erik Veaux, éditions Noir sur Blanc, 25 août 2011, 121 pages

ISBN : 9782882502537 / 14 €

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Commentaires

[...] L’estivant, Kazimierz Orlos, Noir sur blanc (25 Août 2011) [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 18.09.11 à 13 h 08 min

[...] lu par Hélène, Kathel (chez qui je l’avais repéré), Delphine, Céline, Michel, Nana, Bazar de la littérature, [...]

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