Muse, Joseph O’Connor (Phébus)


« J’ai grandi à environ mille cinq cents mètres de la vieille maison où John Synge et sa mère vécurent leurs dernières années – maison qui apparaît plusieurs fois dans ce roman. Enfant, je passais souvent devant, j’en avais un peu peur, et bien des fois je me suis interrogé sur les histoires dont elle avait été le théâtre. J’y voyais une ambassade de la littérature un peu décrépite, un quartier général où étaient nées des tentatives courageuses, dont certaines s’étaient achevées en beauté, mais aussi un ermitage pour fantôme. Par certains jours d’hiver, l’endroit pouvait paraître aussi peu accueillant que le motel Bates, ou les hauts de Hurlevent en pleine tempête. »

Nul ne peut mieux rendre compte de ce livre qu’O'Connor lui-même par ses mots qui révèlent sa source d’inspiration. Pour autant, le personnage principal de ce roman n’est pas Synge lui-même, le dramaturge irlandais, mais sa maîtresse, au sens propre et au figuré, Maire O’Neill, de son vrai nom Molly Allgood. Nous sommes plongés dans la tête de cette comédienne flamboyante le dernier jour de son existence consciente, à Londres, avant qu’elle ne soit internée en hôpital psychiatrique pour y succomber quelques semaines plus tard.

La vie de Molly en ce jour du 22 octobre 1952 est celle d’une veille femme misérable, une alcoolique qui vit sous le regard réprobateur de ses voisins dans l’exiguïté d’un meublé miteux, dans le dénuement moral le plus accablant. Solitude, pauvreté, condescendance, hypocrisie accompagnent ses derniers moments.

La vie sociale de Molly n’est donc pas enviable. Pour échapper à la dure réalité, elle s’évade dans ses souvenirs lointains du début du siècle, au temps où elle était jeune, belle, désirable et désirée, au temps où elle arpentait les scènes de théâtre avec un succès éclatant, au temps d’un grand amour partagé avec son Pygmalion.

Elle n’avait pas froid aux yeux Molly à cette époque, et elle n’avait pas la langue dans sa poche. Elle passait outre les conventions sociales, les règles de bienséance et les reproches familiaux pour mener sa vie comme bon lui semblait. Elle était l’icône de la liberté, de la vivacité et de l’insouciance, la muse d’un homme mûr et talentueux qui lui écrivait des rôles sur mesure. Lors de leurs séparations occasionnelles, elle entretenait avec lui une correspondance riche et enflammée dans laquelle sa jeunesse et sa fraîcheur enrichissaient les jours de l’homme de lettres raffiné et renommé. Sa vie intime était passionnée quand sa vie professionnelle était passionnante. Molly assiégeait avec entrain toutes les forteresses et faisait tomber tous les murs autour d’elle : ceux de l’argent, ceux de l’amour, ceux du conformisme…

Mais le milieu élitiste du théâtre et la société britannique corsetée de l’époque sont cruels et impitoyables. A la mort de Synge, alors qu’ils n’avaient pas réussi à se marier tant la pression morale était forte, Molly perd sa protection quasi divine et prend le chemin de la déchéance. De femme libre et audacieuse, elle devient indésirable et au mieux qualifiée d’excentrique. Econduite par la famille du dramaturge, peu à peu oubliée des distributions de rôles, sans attaches familiales fortes, elle échoue ainsi pitoyablement à Londres, dans un climat de fausseté au goût amer.

Elle se réfugie alors dans ses souvenirs, dans les quelques lettres qu’il lui reste. Sous la nostalgie pointe encore le mordant de la jeune femme adulée qu’elle était alors. Le corps de Molly est décrépi mais sous l’apparence décatie de ce fantôme ivre et dérangé brûle encore le feu de son esprit vif et de son amour immense.

La vie intérieure de Molly à ses derniers instants est poignante. Le tragique de son destin qui passe des feux de la rampe à l’ombre d’une vie de misère est merveilleusement rendu. Difficile de ne pas tomber sous le charme de cette vieille sorcière au crépuscule de sa vie.

Merci au service de presse des éditions Phébus !

Ce livre fait partie de la sélection du prix des lectrices de Elle 2012, catégorie roman.

Muse (« Ghost Light », 2010), de Joseph O’Connor, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, éditions Phébus, 25 août 2011, 278 pages

ISBN : 9782752904607 / 19 €

Et si vous jetiez un oeil sur...



Commentaires

Je l’attends dans ma BAL avec impatience parce que ça fait 6 mois que je sais qu’il va sortir… O’Connor c’est rarement pas bien ;-)

posté par Maeve le 30.08.11 à 18 h 29 min

Et voilà ! Il est sorti maintenant mais j’ai eu la chance de l’avoir eu un peu en avance… Absolument pas décevant quoiqu’il en soit !

posté par La Ruelle bleue le 30.08.11 à 18 h 40 min

O’Connor ne m’a jamais décu.

posté par Eeguab le 30.08.11 à 20 h 23 min

Décidément, encore un fan !

posté par La Ruelle bleue le 31.08.11 à 11 h 54 min

[...] Muse, Joseph O’Connor, Phebus (25 août 2011) [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 17.09.11 à 16 h 02 min

Plus qu’une belle évocation,un grand roman sur l’amour de ces deux-là,sur l’époque et les différentes rigidités.Les libertés prises avec l’histoire n’en donnent que plus de force au récit.

posté par Eeguab le 21.01.12 à 7 h 20 min

Aaaah ! Je sens un réel enthousiasme ! Il fait partie des préselections pour le Prix Elle 2012 (mais il y a de sérieux concurrents comme à mon sens Les trois lumières, Les revenants, et Rien ne s’oppose à la nuit…)

posté par La Ruelle bleue le 21.01.12 à 10 h 17 min

Dites moi ce que vous en pensez