Le désert et sa semence, Jorge Barón Biza (Attila)


Le visage est fait pour recevoir les autres ; tout ce qui se reçoit est dans le visage : l’oeil, l’oreille, la bouche, et même la joue qui reçoit les coups. Le visage est là pour que les hommes puissent se connaître à fond entre eux. C’est pour ça que le visage est sacré..

- Oui, le visage est sacré.

- … parce qu’il est déjà l’Autre. Les gens doivent faire de leur visage le berceau de l’amour. Il n’y a pas de vrai visage sans volonté d’aimer ; si tu n’aimes pas, le visage de ton prochain se transforme en steack, en quelque chose qui fait peur… Tout le monde a oublié la peur. Avant, la peur changeait tous les visages. Aujourd’hui, je regarde autour de moi, et on dirait que j’ai été la seule à avoir peur. Quand on a peur, c’est notre nature qui change, c’est le goût du manger qui change, et c’est la peur même qui change…

J’ouvre cet article par cet extrait du roman qui m’a fortement marquée car j’y ai ressenti le cœur battant de ce récit impressionnant aux forts accents autobiographiques, le nœud viscéral du mal-être de l’auteur qui a choisi un jour de se défenestrer, suivant ainsi la même trajectoire fatale de sa mère. Pourtant, ce n’est pas lui qui tient ces propos, ni même son narrateur grâce auquel il prend des distances blindées d’humour noir et d’auto-dérision conjuratoire ou prophylactique, mais une vieille dame qui se souvient du temps de l’oppression et de la dictature en cuisinant un morceau de barbaque, tranche de carne crue et sanguinolente d’origine argentine.

Car il est question d’oppression morale dans ce livre qui parle de chairs corrompues et de putréfaction, de ruines et de vaines tentatives de réparation, de destruction de soi et des autres. C’est un récit profondément intimiste mais qui met dos à dos un destin familial et l’histoire de l’Argentine, entre violence et tyrannie, convictions et espérances, désillusion et décrépitude. Il est question d’un pays sud-américain tout en paradoxes et convulsions. Il est question d’une famille cernée par la mort, dont chaque membre s’effondre un à un. Il est question de chute libre et en cela, le livre est annonciateur du suicide de l’auteur tant dans la forme que dans le fond.

La première femme du père s’écrase en avion et se voit ériger un mausolée dans le jardin de la propriété. Le père – écrivain pornographe dont on sent sourdre une violence extrême à chacune de ses évocations – vitriole sa seconde femme et se tire une balle dans la tête. Cette seconde femme, et mère du narrateur, se lance alors dans un terrible et douloureux parcours de reconstruction autant morale que physique qui la mène en Italie, dans un hôpital milanais à un jet de pierre de la tombe d’Eva Peron. De cultures de lambeaux de peau en greffons fragiles, la voilà transformée en pantin désarticulé et légume momifié pendant de longs mois.

Son fils reste auprès d’elle et l’accompagne flegmatiquement dans ce calvaire alors même qu’il se débat intérieurement contre ses propres démons, ces fantômes familiaux qui ont sapé ses fondements, qui l’ont rongé de l’intérieur. Il se réfugie dans l’alcool, cherche le contact des autres tout en fuyant toute vraie tentative de rapprochement. Désabusé, anesthésié, introversif, c’est le parfait étranger au monde, celui qui erre misérablement en quête de soi et en quête des autres, dans une angoisse existentielle insurmontable.

Mère et fils se consument de l’intérieur, l’un près de l’autre mais suivant deux voies irréconciliables, sans que jamais ils ne réussissent à se rapprocher l’un de l’autre, sans jamais ressentir l’amour qu’ils pourraient avoir l’un pour l’autre. Deux corps tragiquement désunis, deux trajectoires parallèles en chute libre…

Bien que basé sur des faits réels, le récit est nimbé d’une transe éthylique qui parfois rend les choses d’une surprenante acuité visuelle et sensorielle (les descriptions des plaies du visage de la mère…) et parfois les nimbe d’un flou presque surnaturel à la manière de purs délires imaginaires (l’agression de Dina, les virées nocturnes…), entre dégoût de la réalité banale et fuite sans issue.

Cela peut paraître profane, mais cette obsession des chairs, de la mort et de la peur de la putréfaction, cette vie intérieure perturbée et bouillonnante, la fantasmagorie qui travestit le monde extérieur, la décadence qui traverse tout le livre (decadens signifiant justement « qui est en train de tomber »), le prénom même donné à la mère – Eligia – qui ne manifeste sa flamme vitale que par des globes oculaires fixes et grotesques puisque ses traits sont rongés et figés par l’acide, tout cela a ravivé en moi le même sentiment de claustrophobie, de peur sournoise, de romantisme morbide et de spleen lancinant que la nouvelle de Poe – Ligeia – qui m’est ainsi spontanément revenue en mémoire.

« Le désert et sa semence », fortement imprégné de décadentisme, est profondément troublant, dérangeant, aussi décapant que l’acide dont la mère de l’auteur fut victime. Il faut souligner également, mais cela est la marque de fabrique des éditions Attila, qu’au-delà de la proposition éditoriale audacieuse dont il est gratifié, le lecteur trouve également dans « l’objet livre » matière à satisfaction : le papier, la mise en page et en l’occurence, « at last but not least », les illustrations (couverture et double affiche incluse) de Lorenzo Mattotti pour lesquelles je décline certes toute objectivité étant fan depuis longtemps.

« Un livre aussi beau ne peut décemment coûter moins de 21 € ». Mais oui très cher Attila, et encore, c’est un cadeau !

Le désert et sa semence (« El desierto y su semilla », 1997) de Jorge Barón Biza, traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis et Robert Amutioo, postface de Daniel Link, dessins de Lorenzo Mattotti, éditions Attila, septembre 2011 (dixième anniversaire de la disparition de Jorge Barón Biza), 317 pages

ISBN : 978291708342 / 21 €

Et si vous jetiez un oeil sur...



Commentaires

Et bien, ce sera une découverte pour moi.
Je ne connais ni l’auteur, ni la maison d’édition.
Je vais de ce pas voir si c’est disponible de ce côté-ci de l’Atlantique.
Merci mon amie !

posté par Richard le 24.11.11 à 4 h 21 min

Je suis sûre que tu seras sensible à la qualité de l’objet-livre !

posté par La Ruelle bleue le 25.11.11 à 12 h 22 min

[...] Le désert et sa semence, Jorge Baron Biza, Attila (25 Août 2011) [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 25.11.11 à 15 h 26 min

[...] Le désert et sa semence, Jorge Barón Biza (Attila) Le visage est fait pour recevoir les autres ; tout ce qui se reçoit est dans le visage : l’oeil, l’oreille, la bouche, et même la joue qui reçoit les coups. Le visage est là pour que les hommes puissent se connaître à fond entre eux. Source: http://www.laruellebleue.com [...]

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