Les revenants, Laura Kasischke (Christian Bourgois)


« The Virgin suicides », de Jeffrey Eugenides, « Fille noire, fille blanche », de Joyce Carol Oates, « Le cercle des huit », de Daniel Handler… A cette liste de romans noirs sur l’adolescence aux Etats-Unis, on peut désormais ajouter avantageusement « Les revenants »

Certes, le thème des jeunes adultes américains est un des terrains de prédilection de Laura Kasischke. Mais c’est peut-être bien dans ce roman qu’elle arrive avec le plus de force à disséquer la société et les méandres psychologiques de ces êtres pris entre deux réalités : celle de l’enfance et celle des adultes. Tels des revenants, ils vont et viennent d’un monde à l’autre, cherchant leur place, tâtonnant encore entre le bien et le mal, basculant parfois du « côté obscur de la force ». Purs et auréolés d’innocence et de promesses, ils peuvent aussi révéler une âme aussi noire que l’enfer. Figures par excellence de la vitalité, ils peuvent néanmoins porter en eux les germes de la décomposition.

Faisant de cette métaphore spectrale un élément clef du récit qu’elle nimbe ainsi d’une aura fantastique, Laura Kasischke nous plonge dans la vie d’un campus bouleversé par la mort d’une étudiante. Evidemment, elle était blonde, belle et douce et il flottait autour d’elle comme un parfum de pureté, comme un souffle angélique. Elle incarnait l’amie parfaite, l’étudiante accomplie, la femme idéale. Vierge bien sûr, réservée et chaste, d’une fraîcheur toute mariale. Les garçons en pinçaient tous pour elle, les filles l’enviaient et l’admiraient. Elle flottait au-dessus de la mêlée, un véritable modèle. Rien à voir avec sa compagne de chambre, une véritable traînée, un esprit retors et pervers. Non, vraiment, rien à voir…

Alors quand Nicole perd la vie dans un accident de voiture, son petit ami qui conduisait est mis au ban de l’université. Pire qu’un assassin, il est considéré comme une sorte de monstre ayant aspiré Nicole dans une spirale fatale, un vampire l’ayant saignée à blanc. Et lorsqu’il revient l’année suivante poursuivre ses études, le fantôme de Nicole plane sur le campus et revient hanter les principaux protagonistes du drame : Craig, le petit ami et Perry, son colocataire également ami d’enfance de Nicole, le fragile Lucas, adepte de la défonce, Josie la « soeur » d’Oméga Thêta Tau, cette société aux rituels plus ou moins secrets accueillant en son sein la crème des étudiantes.

Des bribes de vérité éclosent, lambeaux par lambeaux. La belle façade du campus se lézarde. L’angoisse prend le pas sur la peine, puis la peur. Ces adolescents, confrontés au couple infernal du secret et de la mort, volettent dans tous les sens, se heurtent aux murs de l’inconnu, cherchent désespérément une issue de secours. Shelly, la femme mûre qui a été témoin de l’accident va-t-elle pouvoir les aider ? Ou Mira, toute jeune professeur d’anthropologie culturelle, spécialiste des rites et pratiques funéraires, experte en superstitions populaires et autres croyances traditionnelles liées à la mort ? Ces adultes seront-ils assez solides pour accompagner ces jeunes gens au bout de la vérité, de leur vérité ?

Noir, noir, le récit est noir comme un caveau funéraire et grinçant comme une porte de manoir hanté. Entre l’amour et la haine, l’amitié et la vengeance, le bien et le mal, le mensonge et la vérité, la peur de vivre et la fascination morbide, « Les revenants », par touches évanescentes de réalités imaginées ou de pulsions fantasmatiques manifestes, brosse brillamment le tableau d’une société mortifère et violente pervertissant la fine fleur de sa jeunesse.

« Les revenants » (« The raising », 2011), de Laura Kasischke, traduit de l’américain par Eric Chédaille, 12 septembre 2011, Christain Bourgois éditeur, 588 pages,

ISBN : 9782267022117 / 22 €

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Commentaires

Depuis le temps que j’hésite à l’acheter (j’adore la couv’ en plus)… Tu m’as convaincue !

posté par Anne-Laure le 21.12.11 à 17 h 01 min

Tu ne seras pas déçue je pense…

posté par La Ruelle bleue le 23.12.11 à 13 h 25 min

Bonsoir,
Je n’ai pas lu ce roman, mais je compte bien le faire (dès qu’il sera sorti en poche) parce qu’en grande partie grâce aux blogs de lecteurs(s), lectrices, dont le vôtre, je viens de terminer « En un monde parfait » de la même auteure, qui m’a d’abord dérouté, n’étant pas grande amatrice de ce qui pourrait ressembler à de la science fiction … Pourtant, je me suis laissée bien accrochée, je vais donc poursuivre cette découverte d’une oeuvre qui semble vraiment pertinente et singulière.
Merci donc pour vos conseils et bonnes lectures !
Athalie

posté par Athalie le 30.12.11 à 19 h 21 min

Bonjour Nathalie et bienvenue ! « Les revenants » est pour moi le roman le plus intéressant de Kasischke, du moins parmi ceux que j’ai lus… C’est la première fois que j’accroche autant !

posté par La Ruelle bleue le 31.12.11 à 14 h 17 min

Très belle critique de ce roman que je finis à l’instant. Je suis une inconditionnelle de Laura Kasischke. C’est mon préféré avec La couronne verte. J’espère trouver le temps d’en faire moi aussi la chronique sur mon blog prochainement. Si ça vous intéresse, j’ai déjà posté plusieurs « articles » sur son travail si original. Elle a même son propre tag chez moi. À mes yeux, c’est une grande. Une sœur de Joyce Carol Oates.
Merci !

posté par Mme Pastel le 12.01.12 à 0 h 08 min

Bonjour et bienvenue ! Je ne suis pas une très bonne connaisseuse de Kasischke, mais je crois que vous avez raison et qu’il y a en effet une certaine parenté avec JC Oates que j’adore… « Les revenants » est vraiment un excellent roman.

J’ai vu que l’exergue de votre site est : « La féminitude à travers les arts et les artistes ». Très beau programme ! Et d’ailleurs, beaucoup de sensibilité se dégage de votre site au premier regard…

posté par La Ruelle bleue le 12.01.12 à 9 h 29 min

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