Les enfants sont des cruches, Sami Sahli (Presque lune éditions)


Ça commence tout rond, tout ludique, tout mignon, un peu comme comme dans les livres d’enfant de M. Hargreaves, vous savez, les « Monsieur Madame ».

Monsieur a vraiment l’air… bonhomme. Il regarde le monde avec des yeux ronds et l’envisage à la façon des enfants, ingénument, simplement, benoîtement. Il se pose mille questions, en boucle, inlassablement, et rien ne peut lui paraître absurde tant il est prêt à échafauder toutes sortes d’explications pourvu qu’elles comblent la béance de ses interrogations. Monsieur « imbécile heureux », au sens évangélique du terme (entendez heureux les pauvres en esprit) ? Monsieur Béat ?

Pas vraiment… oublions le divin qui nous a depuis longtemps abandonnés nous laissant seuls avec notre inquiétante étrangeté. L’homme est seul face à lui-même et il ne faut pas gratter loin le vernis de la couleur et de l’apparente jovialité pour voir un noir profond apparaître, telle l’ombre crochue de Nosferatu sur le mur blanc de notre intimité. Certes, Monsieur se pose des tonnes de questions légitimes sur les relations filiales, le couple et l’amour, le bonheur… mais sous l’angle grinçant de la vanité des choses, de la mort, de la finitude et de l’éternelle et intranquille insatisfaction qui rebondit d’écho en écho sur les limites de son existence sans relâche autopsiée.

Monsieur vit dans un état de précarité existentielle très dense et volatile qui le plonge très certainement dans une angoisse sans fond. Monsieur prend la forme d’une baignoire tant il se sent attiré par le néant d’une bonde qu’on tire… Monsieur s’imagine rétrécir à l’infini de génération en génération à l’image de poupées russes qu’on dévide à l’infini, en totale et extraordinaire opposition avec la grande théorie de l’expansion. Monsieur partage avec Goya les visions saturniennes effrayantes de ses géniteurs. Monsieur envisage l’humanité sous l’angle comico-artistique d’un squelette de mâchoire mâle claquant sur une mâchoire femelle. Monsieur a des fantasmes canins et une approche de la sexualité que Freud aurait rêvé décortiquer….

Et savez-vous pourquoi les enfants sont des cruches ? Monsieur va vous expliquer sa théorie, et bien d’autres encore aussi croustillantes qu’amères, saugrenues et parfois terrifiantes, à l’instar de celle du cri que je vous livre ici :

« On croit traverser un pont, dit Monsieur, et tout d’un coup on s’aperçoit qu’il n’y a pas de pont, que ce que l’on prenait pour un pont est en réalité un cri. J’ai crié et le paysage aussitôt s’est transformé, se souvient-il, si bien que je ne sais pas si c’est mon cri qui a provoqué cette déformation du paysage ou la monstruosité du paysage qui a soudain provoqué mon cri ; la monstruosité de la vie dit-il, la monstruosité des visages que je croisais sur le trottoir, c’était comme si ce cri était devenu la vie elle-même, la vie qui soudain aurait pris peur d’elle-même. »

Dans la tête de Monsieur, ça broie, ça mord, ça dévore… Ça valse, ça rebondit, ça fuit, ça se répète, ça tourne en boucle, encore et encore et encore… C’est sans fin, sans repos, sans répit… Et ça cherche le souffle, la pause, une alternative au « REFLECHIR AU SAUT-PAR-LA-FENETRE » de Kafka, une « renaissance » comme le dit l’auteur dans une note qui fait référence à « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier »

Un livre à lire et à relire en ne perdant pas de vue qu’ « il faut s’imaginer un Sisyphe heureux » *…


Le cri, Edvard Munch, 1893
* Albert Camus

Merci au service de presse des éditions Presque Lune !

Les enfants sont des cruches, de Sami Sahli, décembre 2011, Presque lune éditions, collection Les lunatiques, 110 pages

ISBN :9782917897058 / 12,90 €

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Commentaires

Bonjour et tous mes vœux pour 2012 et félicitons-nous de pouvoir lire un jour de plus ! Certaines augmentations sont agréables !
Ce roman a l’air bizarre et envoûtant et le lecteur pourrait parfois en regardant la page s’imaginer face à un miroir « réfléchissant ». Du moins c’est mon impression.
Au fait et tout à fait en dehors de la discussion, pourrais-tu changer le lien ?
Merci et au plaisir de te rendre visite

posté par Oncle Paul le 04.01.12 à 16 h 47 min

Et bien voilà qui est fait !

posté par La Ruelle bleue le 04.01.12 à 17 h 15 min

Merci très beaucoup !!!

posté par Oncle Paul le 04.01.12 à 17 h 19 min

Bonjour à toi,
Une chronique extraordinaire !!! Je suis convaincu !
Ce roman m’intrigue; l’écriture semble hallucinante.
Merci mon amie

posté par Richard le 04.01.12 à 20 h 45 min

Bonjour Richard ! Il se pourrait bien qu’il te plaise en effet ! Aurais-tu une idée sur la théorie des cruches ?

posté par La Ruelle bleue le 06.01.12 à 12 h 15 min

Cela a l’air savoureux, je note tout de suite.

posté par moustafette le 12.01.12 à 19 h 08 min

Bonjour Moustafette ! Une lecture qui mérite en effet toute notre attention !

posté par La Ruelle bleue le 13.01.12 à 16 h 51 min

waou !
vous êtes une grande lectrice
amitiés

posté par kasimir le 18.01.12 à 16 h 04 min
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