Hôtel Adlon, Philip Kerr (Le Masque)


Je ne me lasse pas des aventures de Bernie Gunther. Pire, j’y suis accro. Pourtant, Dieu sait que je ne suis pas adepte des personnages récurrents de polars, les flics ou détectives bourrus, les ours mal léchés qui grommellent dans leur barbe mal taillée. Mais Bernie, c’est autre chose…

D’abord, c’est un allemand, ressortissant d’une ville chère à mon cœur : Berlin. Il nous y promène comme le meilleur des guides culturels, avec un regard critique et sensible sur ce qui l’entoure, hommes, femmes, bâtiments, rues, commerces. Il transmet les vibrations et les couleurs de la vie quotidienne du Berlin des années 30 tel le fidèle interprète d’une partition complexe (à ce propos, je conseille vivement le livre «Berlin, les années 20» aux édition Hazan).

Même si la deuxième partie du roman saute deux décennies et atterrit à Cuba juste avant l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, le personnage principal du roman reste indéniablement l’hôtel Adlon qui côtoie des ambassades sur la Pariser Platz, au bout de la très chic allée « Unter der Linden ».

Son toit offre une vue panoramique sur la porte de Brandebourg et le Reichstag, à l’orée du Tiergarten, idéale pour s’extasier en 1929 devant le Zeppelin ou pour frémir en janvier 1933 devant la grande parade de nuit des SA… L’hôtel, l’un des plus beaux et des plus luxueux de l’époque, fut construit au début du siècle (Percy Adlon, le réalisateur de Bagdad Café est un descendant des propriétaires).

De grande renommée, il accueillit des personnalités comme Thomas Mann ou Roosevelt, Charlie Chaplin ou Greta Garbo, Louise Brooks ou Marlene Dietrich et fut le quartier général de journalistes entre les deux guerres mondiales concourant à faire de ce coin de Berlin un poumon névralgique culturel et politique qui sera plus tard durement touché par les bombardements. L’hôtel quant à lui fut totalement ravagé par un incendie provoqué par des soldats soviétiques avant d’être reconstruit et réouvert en 1997

Mais en 1934, époque du roman, nous n’en sommes pas là. La Colonne de la Victoire (vous savez, celle des Ailes du désir de Wim Wenders) se trouve toujours devant le Parlement : Hitler fourbit encore avec Albert Speer son projet de « Groß-Berlin » et ne la fera déplacer dans le Tiergarten que plus tard… La ville, fébrile et inquiète, se prépare à recevoir les Jeux Olympiques en grande pompe…

Autre atout de Bernie : il regrette la République de Weimar malgré ses vices et ses défauts. Et il a bien raison vu ce qu’il lui succède : mieux vaut une démocratie bancale plutôt qu’une dictature bien campée, une république perfectible plutôt qu’un régime totalitaire absolu…
Même si notre ex-flic refusant d’être incorporé dans une police « nazifiée » n’est pas un résistant intrépide au IIIème Reich, on sent toutes ses réticences face aux privations de libertés et à la xénophobie ambiante. Confronté à ses propres contradictions internes et aux risques encourus, il compose comme il peut avec les nouvelles règles, donnant apparemment le change quand c’est indispensable, n’hésitant pas à secouer la fourmilière dès qu’il le peut. Ni salaud, ni héros, c’est juste un homme dans la tempête très habilement campé par Philip Kerr.

Enfin Bernie a un humour à couper au couteau. Pas graveleux ni facile, non bien au contraire. Il manie le cynisme avec une désinvolture désarmante et un art consommé du pince-sans-rire. Homme de répartie et de goût, d’apparence rustre mais grandement cultivé, il lâche des répliques aussi cinglantes que délicieusement spirituelles. Evidemment, les femmes ne peuvent résister à un tel talent…

Et j’ai succombé avec plaisir au sixième volet de « La trilogie berlinoise » et aux charmes vénéneux de son ambassadeur narquois et désabusé, heureuse récidiviste après « La mort entre autres » et « Une douce flamme ».





Merci au service de presse des éditions du Masque !

Hôtel Adlon (« If the dead rise not », 2009), de Philip Kerr, traduit de l’anglais par Philippe Bonnet, janvier 2012, éditions du Masque, 509 pages

ISBN : 9782702434949 / 22,50 €

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Commentaires

J’ai lu et apprécié la première trilogie.Je vais poursuivre car l’histoire de Berlin vue par l’oeil du privé m’intéresse.Et j’aime beaucoup aussi les grands hôtels,personnages à part entière dans un livre ou un film.

posté par Eeguab le 01.02.12 à 20 h 06 min

Celui-ci a d’ailleurs été « adapté » au cinéma en 1932 (« Grand hotel » avec Greta Garbo et Joan Crawford) (en fait il a d’abord inspiré le roman De Vicky Baum qui fut ensuite adapté au cinéma) !

posté par La Ruelle bleue le 01.02.12 à 20 h 32 min

Bonsoir chère amie,
Comme j’ai aimé les cinq premiers, ce 6e tome est déjà dans ma pile à lire !!
Et j’attends ce moment avec un plaisir anticipé.
Ta chronique confirme mon futur plaisir de lecture !!!
Amitiés

posté par Richard le 01.02.12 à 21 h 09 min

Je suis sûre Richard que tu vas te délecter des répliques de notre cher Bernie… Franchement, je regrette de n’en avoir pas souligné quelques unes lors de ma lecture !

posté par La Ruelle bleue le 03.02.12 à 16 h 04 min

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