Retour à Killybegs, Sorj Chalandon (Grasset)


« Retour à Killybegs » est le deuxième volet de l’histoire de Tyrone Meehan, combattant exemplaire de la cause nationaliste en Irlande du Nord depuis son engagement de jeunesse dans les scouts de la République commué à l’âge adulte en une participation active au sein de l’armée républicaine irlandaise.

Le premier volet s’intitulait « Mon traître » et le narrateur était un jeune luthier parisien, amoureux de l’Irlande et sympathisant des revendications des nationalistes (ces Irlandais minoritaires souvent de confession catholique qui entrèrent en lutte à cause des discriminations exercées contre eux par les protestants en Irlande du Nord et qui refusaient en outre toute allégeance à la couronne britannique). Antoine racontait son amitié avec Tyrone Meehan, l’admiration passionnée qu’il éprouvait pour lui avant le choc de la trahison.

« Retour à Killybegs » reprend la même histoire mais du point de vue de Tyrone : les raisons de son engagement et la voie qui a mené à sa trahison, sa lutte rude et sans concessions parsemée de sacrifices familiaux et d’amitiés malmenées, ses années de prison aux côtés de ses frères d’armes, les grèves de l’hygiène et de la faim pour revendiquer le statut de prisonnier politique, la mort d’amis au combat et la puissance de la torture, la résignation des femmes et leur soutien passif mais indéfectible, le quotidien des enfants entre terreur et résistance, sans autre perspectives que la douleur et le deuil.

La force du roman de Sorj Chalandon repose principalement sur son implication personnelle dans ce récit tiré de sa propre expérience qu’il commente ainsi :

« Une nuit de décembre 2005, j’ai écrit le mot effroi sur mon carnet. Le premier qui m’est venu. Je l’ai entouré de dizaines de cercles noirs, jusqu’à ce que le papier cède. Je venais d’apprendre que Denis, un ami irlandais, trahissait son pays depuis 20 ans. Et son combat, et sa famille, et tous ceux qu’il avait serrés dans ses bras. Effroi, ce fut le premier mot. Il a donné naissance à Mon traître, publié chez Grasset en 2008. 
Ce livre était un roman. Un masque. J’avais vieilli mon traître, changé son histoire. Je lui avais sculpté un autre visage, donné un autre regard que le sien. Et moi, je m’étais fait luthier. (…) Dans Mon traître, je demandais au lecteur de partager la douleur du trahi. Dans Retour à Killybegs, je lui offre de partager l’effroi de la trahison. Lui as-tu pardonné ? Mille fois, j’ai entendu cette question. Effacer ? Je ne dois pas. Oublier ? Je ne peux pas. Mais je n’éprouve plus de rancœur. »

Sorj Chaladon nous faisait donc part dans « Mon traître » de ses ressentiments, ses tiraillements, ses affres vifs et profonds oscillant entre colère, déception, désillusion. Dans « Retour à Killybegs », titre derrière lequel on entend clairement « retour sur mes premières impressions », il tente de s’arracher à l’émotion pure et aveuglante en y infiltrant peu à peu des doses de raison. Le récit est illuminé par une volonté tenace de comprendre et de ne pas condamner impitoyablement, par une démarche éprouvante pour appréhender les circonstances particulières et se donner les moyens de ne pas juger sommairement, par des efforts tendus pour imaginer les dilemmes, les compromis, les compromissions d’un engagement extrême et d’un revirement tout aussi radical, par une faculté de s’opposer à tout manichéisme et de surmonter son propre effroi pour aller vers l’autre et vers une plus grande tolérance.

Toute cette humanité mise à nu nous offre un récit d’une grande sincérité, d’une incroyable subtilité, et ce que moi, lectrice, je prends comme une proposition exemplaire de comportement à adopter en de multiples circonstances, de la plus dramatique et extrême comme dans son récit, que j’espère n’avoir jamais à vivre, à la plus banale et ordinaire, celle qui fait le quotidien de la majorité d’entre nous. « Retour à Killybegs » nous rappelle notre devoir de résister à la tentation de la facilité et de refuser que seule l’émotion guide nos actes.

Grand prix du roman de l’Académie française 2011

Ce livre fait partie de la sélection du prix des lectrices de Elle 2012, catégorie roman.

Retour à Killybegs, de Sorj Chalandon, 17 août 2011, éditions Grasset, 336 pages,
ISBN : 9782246785699 / 20€

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Commentaires

là c’est mon côté passionné d’histoire qui est titillé ( c’est ma formation d’origine à la base^^). il y a de très beau film sur la cause Irlandaise,une période qui m’intéresse tout particulièrement, mon enfance ayant été marquée par les grèves de la faim de Boby Sand et ses co-détenus, mais en littérature par contre j’avoue ne pas trop savoir. Celui ci me semble très intéressant. j’avais entendu parler de « mon traitre » mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire. tu l’avais chroniqué celui ci?

posté par La Petite Souris le 15.02.12 à 17 h 13 min

Le film dont tu parles, c’est « Bloody Sunday » de Paul Greengrass ou « Le vent se lève » de Ken Loach sur la guerre d’Indépendance ou… ? En roman noir récent, il y a aussi « Les fantômes de Belfast » de Stuart Neville (mais c’est beaucoup moins fort je trouve…)

posté par La Ruelle bleue le 22.02.12 à 19 h 52 min

[...] et l’aspect rédempteur ne sont pas des plus subtils. Mais il faut éviter de le lire après « Retour Killibegs », comme ce fut  le cas pour moi par le hasard des sélections Elle, autre roman sur [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 18.03.12 à 11 h 38 min

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