Au coeur du Troisième Reich, Albert Speer (Fayard)


Edifiant, fascinant, effrayant. Je ne me résous pas à mettre un « coup de coeur » qui résonnerait de façon incongrue auprès du nom de l’architecte d’Hitler, qui fut également et surtout son Ministre de l’Armement et des Munitions, et donc à ce titre qui oeuvra avec zèle et efficacité à mettre en place une industrie de guerre si performante qu’elle a sans doute permis à Hitler de poursuivre un peu plus longtemps sa politique meurtrière.

Non, pas de coup cœur pour Speer mais une véhémente recommandation de la lecture de ce témoignage tant il est instructif, passionnant mais aussi troublant, révoltant et interrogateur. Car il soulève des questions de fond auquel il ne répond que très partiellement et surtout très subjectivement puisqu’il s’agit de « Mémoires » : comment un homme qui semble érudit, intelligent, compétent, cultivé a-t-il pu soutenir à ce point le Troisième Reich et rester si longtemps dans le cercle d’intimes d’Hitler ? Pourquoi a-t-il suivi apparemment aveuglément son chef de 1921, date de son adhésion au NSDAP, jusqu’à la fin de la guerre ? Que savait-il du joug dictatorial sur la société allemande muselée de toutes de part et gangrenée par des crimes et des affaires mafieuses orchestrés au plus haut niveau ? Apparemment, Albert Speer est très lucide là-dessus et pourtant cela ne l’a pas empêché de soutenir le régime. Quelle était sa réelle prise de conscience de ce qu’il se passait dans les camps de concentration, dans les pays occupés, sur le front de la guerre alors que lui-même donnait des ordres pour qu’on importe dans les usines allemandes de la main d’oeuvre forcée, alors que lui-même signait les ordonnances d’expulsions des Juifs de leur résidence à Berlin afin de récupérer du terrain pour bâtir la mégalomaniaque Germania ?

 « Un jour, ce devait être pendant l’été 1944, mon ami Karl Hanke, Gauleiter de Basse-Silésie, vint me rendre visite. (…) Il me demanda de ne jamais accepter une invitation à visiter un camp de concentration dans le Gau de Haute-Silésie. Jamais, sous aucun prétexte. Il avait vu là-bas un spectacle qu’il n’avait pas le droit de décrire et qu’il n’était pas non plus capable de décrire. Je ne lui ai pas posé de questions, je n’ai pas posé de questions à Himmler, je n’ai pas posé de questions à Hitler, je n’ai pas parlé de ça avec mes amis personnels. Je n’ai pas cherché à savoir, je n’ai pas voulu savoir ce qu’il se passait là-bas. Il devait s’agir d’Auschwitz. »

 

Comment n’a-t-il pas pu voir la dangerosité de Hitler qu’il côtoyait si régulièrement ? Pourquoi ne s’est-il pas opposé avant 1944, date à laquelle il dit avoir commencé à être en désaccord avec les ordres suprêmes qui organisaient une politique de la terre brûlée jusque sur le territoire national et manifestaient une haine du monde en général qui n’épargnait même plus le peuple allemand lui-même ? Speer aurait lutté contre son Führer, de front mais aussi en sous-main, pour pouvoir maintenir des outils de production et des infrastructures qui auraient donner à l’Allemagne une chance de se relever après l’inéluctable défaite qui se profilait. Mais son opposition, quelle était-elle réellement ? Jusqu’où est-il allé ? Il dit avoir voulu tuer Hitler, mais il reste trop évasif et trop peu convaincant sur ce sujet…

Toutes ces questions cruciales ne trouvent souvent pas de réponse dans le récit mais sont au contraire ravivées par l’imprécision même de leur évocation. Parfois, des éléments de réponses nets sont avancés, mais ils sont tellement raisonnablement incompréhensibles qu’ils sèment l’effroi en plus de la confusion :

 « Je me suis demandé des millions de fois si j’aurais agi autrement si j’avais vraiment été au courant de tout. La réponse que je me fais est toujours la même. J’aurais continuer d’aider cet homme à gagner la guerre, de quelque façon que ce soit ».

Mais ce témoignage est d’autant plus magnétique que la personnalité de Speer n’est justement pas celle des Goering, Goebbels, Bormann et autres intrigants de la cour du Reich. Speer est un des seuls accusés des procès de Nuremberg a avoir endossé la responsabilité de ses actes. Son récit, qui respire l’intelligence, qui étonne par ses capacités d’analyse et sa clairvoyance sur certains points, laisse cependant dubitatif quant à sa totale sincérité tout en donnant malgré tout l’impression d’une certaine droiture d’esprit. Homme ambitieux, il revendique son carriérisme et laisse entendre qu’il a suivi Hitler plus par opportunisme professionnel que par engagement politique. Il se démarque également des combines mafieuses, des complots parfois mortels et des manipulations incessantes du parti et de ses dignitaires. Pour autant, il explique ses stratégies pour s’imposer et on devine un certain machiavélisme dans ses agissements, à tout le moins des calculs et projections dignes d’un très bon joueur d’échecs. Mais dit-il la vérité, toute la vérité ? Ne se construit-il pas un personnage en vue de sa réhabilitation à travers ces mémoires qu’il commença à rédiger en prison alors qu’il était condamné à 20 ans de réclusion quand d’autres accusés écopaient de la peine capitale ?

Il faut toujours garder du recul en lisant ces pages, toujours avoir en tête que c’est un témoin qui raconte, pas un historien qui explique. C’est évidemment subjectif, des éléments ont forcément été transformés, d’autres tus, d’autres expressément mis en avant. Il n’en reste pas moins que cette plongée au cœur du Troisième Reich, de ses rouages administratifs et de ses rivalités politiques revêt un aspect salutaire de mise en garde. C’est aussi un témoignage incroyable sur Hitler, celui d’un admirateur qui oscille entre une fascination aussi tenace que perverse et un désaveu féroce mais partiel ; un proche du maître qui balance entre le rejet d’un traître à son peuple et l’indulgence somme toute aberrante pour le chef si incroyablement mais obscurément charismatique.

 

« Si Hitler avait eu des amis, j’aurais certainement été l’un de ses amis les plus intimes ».

 

« Un jour, Speer, il ne me restera plus que deux amis : Melle Braun et mon chien. (Hitler) disait cela sur un ton si méprisant et si direct, qu’il ne m’était pas possible de protester de ma fidélité ou de me montrer offensé. C’est bien la seule prévision de Hitler, pour parler un peu à la légère, qui se soit révélée exacte. Mais ce n’était pas lui qui pût en tirer vanité : il le dut bien plutôt au courage de sa maîtresse et à la fidélité de son chien ».

 

 

 

Au cœur du Troisième Reich (« Erinnerungen », 1969), Albert Speer, traduit de l’allemand par Michel Bottier, préface inédite de Benoît Lemay, éditions Arthème Fayard, collection Pluriel, avril 2011, 816 pages

ISBN 9782818500118 / 16 €

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Commentaires

Bonjour mon amie,
Juste les trois premiers mots de ta chronique et j’étais convaincu: édifiant, fascinant et effrayant !
Comme cette période pas si lointaine de notre histoire m’a toujours intriguée … la revivre avec ce personnage, pourrait être un voyage au fond de l’enfer, instructif pour l’humanité.
Merci pour cette très bonne chronique.
Amitiés

posté par Richard le 10.05.12 à 4 h 32 min

Bonjour Richard,

si la période t’intéresse, alors oui, c’est un témoignage incontournable ! Une expérience de lecture troublante… Amitiés :)

posté par La Ruelle bleue le 13.05.12 à 16 h 43 min
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