Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin, Marianne Rubinstein (Verticales)


« Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » est un essai de Marianne Rubinstein qui fait écho au roman de Catherine Mavrikakis « Le ciel de Bay city », chroniqué antérieurement sur ce blog.

Dans les deux cas, il est question des répercussions de la Shoah dans les familles juives ashkénazes touchées par le génocide, depuis le traumatisme souvent indicible de la première génération, c’est à dire celui des enfants de déportés, au questionnement identitaire et à la problématique mémorielle de la deuxième génération, les petits-enfants, ceux nés autour des années 60.

« Je suis né. Je suis né de l’ombre, je suis né dans l’ombre et mon désir fut longtemps qu’on ne m’arrache pas à l’ombre où je suis. » 1

C’est une histoire tragique personnelle et communautaire qui s’est répétée dans de nombreuses familles, orchestrée à grande échelle par les dispositifs de la Solution finale. En France, 69.000 adultes en ont été victimes, laissant derrière eux environ 20.000 orphelins ayant subi un traumatisme psychologique indélébile, mutilant profondément leur existence, bouleversant leur rapport à la famille, à la judéité, à la France, les jetant inlassablement dans les affres d’émotions négatives, paradoxales, violentes et souvent délétères, les condamnant à l’impuissance d’un mutisme insurmontable et à la torture de souvenirs indescriptibles.

« Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » est une phrase du père de l’auteur, amer aveu sidéré de déroute accablante qui, dans sa fulgurante et cruelle concision irréfutable, coupait court à tout questionnement, empêchait toute revendication adolescente mais rompait également le fil de la transmission. Les enfants de la deuxième génération se sont souvent retrouvés seuls face à leur héritage familial et leur construction identitaire.

Marianne Rubinstein, forte de sa propre histoire et armée de la référence incontournable et salutaire du « Juif imaginaire » d’Alain Finkelkraut 2, est allée à la rencontre d’autres personnes de la deuxième génération afin d’essayer de comprendre comment elles arrivaient à se sortir de cette commotion familiale.

Qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui et comment le vit-on quand sa famille a été décimée 20 ans plus tôt ? Quel rapport peut-on entretenir à la religion, aux traditions, lorsque le lien a été si violemment rompu par la mort des grands-parents et la pétrification des rescapés ? Quelle est sa place au sein d’une filiation ancestrale que la haine des uns pour les autres a failli rompre définitivement ? Comment rendre intelligible cet atavisme effroyable et que transmettre ? Comment envisage-t-on de fonder sa propre famille et comment vit-on la naissance de ses enfants ? Quels sont les sentiments ou ressentiments d’un enfant d’orphelin de la Shoah vis-à-vis de la France et de l’antisémitisme et quels espoirs ou attentes peut-il nourrir vis-à-vis d’Israël et du sionisme ?

Tous ces aspects sont évoqués à travers les entretiens conduits et retranscrits par Marianne Rubinstein qu’elle émaille du récit pudique mais éloquent de sa propre expérience.

 « La richesse de ces rencontres, mais aussi la naissance de mon fils, m’ont aidée à pacifier ma relation à ma propre histoire. Et il me semble qu’aujourd’hui,  […], elle est une douleur qui ne fait plus mal ».

 

 

1 / Extrait  des « Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France » de Pierre Goldman, né en 1944 de parents résistants qui survécurent à la guerre, « écorchure ambulante », révolté insatiable au destin tragique.

 

2 / « Le Juif imaginaire partait de ce paradoxe d’une judéité définie par le malheur, un malheur dont le souvenir, le traumatisme nous protégeaient contre tout antisémitisme. Je me demandais, dès cette époque, comment honorer les morts sans s’approprier leur destin. »

Entretien donné par A. Finkielkraut au journal l’Humanité en mai 2000

 

Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin, de Marianne Rubinstein,  préface de Serge Klarsfeld, octobre 2002, éditions Verticales, 128 pages
ISBN : 9782843351464    /   15,75 €

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Commentaires

Merci pour cette chronique tout en douceur et en humanité.
Une période de notre histoire contemporaine effrayante …
Merci mon amie !
Bises

posté par Richard le 02.07.12 à 15 h 10 min

Et un éclairage de Marianne Rubinstein particulièrement éloquent ! Amitiés Richard

posté par La Ruelle bleue le 02.07.12 à 16 h 13 min

Bonjour,
Le titre est très fort et la thématique de cette douleur si singulière semble abordée sans mélodrame inutile dans l’ouvrage présenté. La tonalité de « Le ciel de Bay city » m’avait dérangée sur ce point. Merci pour l’information et la citation de Finkielkraut.

posté par Athalie le 02.07.12 à 18 h 42 min

Bonjour Nathalie ! en toute sobriété et efficacité en effet ici, mais c’est la rigueur d’une compilation de témoignages qui le veut. Pour ma part, j’avais beaucoup aimé « Le ciel de Bay city » malgré la tension extrêmement dramatique sous laquelle le roman est placé (et qui en a dérangé plus d’un, il est vrai)…

posté par La Ruelle bleue le 03.07.12 à 11 h 18 min
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