Quand les lumières s’éteignent, Erika Mann (Grasset)


Si vous êtes un habitué du blog, vous avez certainement déjà fait connaissance avec Klaus Mann et son roman Point de rencontre à l’infini ou son essai Aujourd’hui et demain. Fils de Thomas Mann, il est aussi le frère et le complice d’Erika, comédienne, journaliste et écrivain.

En 1939, Erika Mann, qui a quitté son pays dès 1933 et l’incendie du Reichstag, désire apporter un témoignage sur ce que vit l’Allemagne du Troisième Reich du point de vue des petites gens, des hommes et femmes ordinaires confrontés dans leur vie quotidienne à la réalité d’un régime dictatorial qui les conduit à la guerre et à l’infamie.

Elle collecte ainsi de véritables histoires, des anecdotes vécues, des tracas endurés au quotidien, des drames qui frappent des familles, dans le milieu ouvrier comme dans la bourgeoisie. De ce matériau palpitant, elle conserve dix histoires « typiques » dont les sources sont fiables et la véracité attestée.

Sur le modèle américain de Thornton Wilder et de Sinclair Lewis, Erika Mann transpose ces récits de vie en une suite de scènes qui se déroulent toutes dans la même petite ville catholique du sud de l’Allemagne, véritable image d’Epinal, avec des personnages différents mais qui se croisent parfois de chapitres en chapitres. La première histoire est consacrée au regard d’abord admiratif puis sceptique que porte un étranger sur ce pays juste avant le déclenchement de la guerre, un américain que l’on retrouve dans le dernier chapitre qui se déroule le 1er septembre 1939 sur un bateau chargé d’Allemands fuyant leur pays.

Erika Mann poursuit l’objectif de dénoncer les dérives constatées dans la société allemande et les dangers à venir qui se profilent. Elle veut prévenir, avertir, ouvrir les yeux des moins lucides, contrer l’apathie qui gagne peu à peu du terrain sous le joug d’un dictateur qui ne cache pas vraiment son jeu. Les personnages qu’elle met en scène sont le plus souvent des « Mitlaüfer », des gens qui suivent la ligne du parti sans s’impliquer réellement dans son idéologie. Elle montre également combien l’expression d’une résistance ou même d’une simple opposition est délicate et prend des chemins détournés pour ne pas être muselée.

Enfin, derrière ces tableaux et ces tranches de vie transparaît la question qui hante la littérature allemande de l’exil et qu’on retrouve aussi bien chez son frère Klaus que chez Bertold Brecht ou Lion Feuchtwanger : comment les allemands, « peuple de poètes et de penseurs »,  ont-t-il pu s’asservir ainsi à une idéologie fasciste et commettre collectivement une telle barbarie ?

« Alfred Huber, l’industrie, était un citoyen typique de notre ville. Les autres étaient comme lui : déprimés et désorientés(…). C’est le destin, pensaient-ils, notre destin, le destin de l’Allemagne. Ce n’est qu’en de rares moments de lucidité effrayante qu’ils se posaient des questions, et de leurs réponses, tout dépendait. Pourquoi, se demandaient-ils alors, pourquoi suivons-nous avec une obéissance aveugle un destin nommé Adolf Hitler ? Pourquoi obéissons-nous ? Mais comme aucune réponse ne venait, ils continuaient – pour l’instant – d’obéir. »

 

Quand les lumières s’éteignent (« The lights go down », « Wenn die Lichter ausgehen », 1939), de Erika Mann, nouvelle traduction française à partir de la version allemande de 2005 au miroir des traductions américaine et espagnole de 1940 et 1942 par Danielle Risterucci-Roudnicky, éditions Grasset, octobre 2011, 365 pages
ISBN : 9782246785347  /  20 €

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Commentaires

Ce livre a l’air passionnant…contourner la censure : jamais une activité n’a été aussi universelle et intemporelle.

posté par Antonin ATGER (Amanalat) le 04.08.12 à 23 h 32 min

publié en Allemagne pour la première fois en 2005 !

posté par La Ruelle bleue le 05.08.12 à 12 h 40 min

[...] avions déjà rencontré cette trame avec Erika Mann… Plus de soixante-dix ans après, Ursuli Hegi, née juste après la guerre en Allemagne mais [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 01.10.12 à 9 h 29 min

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