Misfit, Adam Braver (Autrement)


Il y a tout juste 50 ans, une jeune femme trouvait la mort dans une modeste maison de Los Angeles. Il y a déjà un demi-siècle, Marilyn Monroe disparaissait de la planète Hollywood, le corps gorgé de substances toxiques. Les suspicions sur les causes de sa mort ravivèrent le mythe de la femme fatale malheureuse, de la beauté candide et torride, irrésistible et incomparable, inégalée et funeste.

Ce mythe a déjà fait couler beaucoup d’encre et au cinquantième anniversaire de sa mort, aux côtés des hors-séries, des numéros spéciaux, des albums photos et des archives inédits de la star, figure sur les tables de librairie ce roman d’Adam Braver, dans la lignée de Norman Mailer ou Joyce Carol Oates, dont le roman « Blonde » est pour moi le summum du genre.

Ce qu’il y a de fascinant dans le destin de Marilyn, c’est la rencontre entre une personnalité fragile, assoiffée d’amour et de reconnaissance et le monde impitoyable du show-business qui soumet aux regards les plus critiques, les plus implacables, les plus exigeants et qui n’accorde de valeur qu’aux apparences. Le paradoxe soulevé, c’est cette volonté farouche d’être soi contrée par l’impérieuse mais fallacieuse nécessité d’être un autre pour se sentir exister.

Le besoin de s’accepter tel que l’on est, de trouver sa place, la faille existentielle de cette quête d’identité et de bienveillance douloureuse et vaine sont incompatibles avec les pressions éprouvantes exercées par le regard des autres démultiplié par les objectifs des appareils photo et des caméras. La confrontation est détonante et dramatique. Et voir imploser un symbole de beauté vibrant de jeunesse, rongé par le doute et l’incapacité à se sentir aimé, nous interroge au plus profond et nous rappelle quelque chose de nous-mêmes tout en excitant le voyeurisme morbide de celui qui jouit d’une vie plus banale mais tranquille, loin de ces tourments.

La morale implicite de la vie de Marilyn est fascinante. La beauté et la jeunesse, associée dans les esprits à la pureté et à la candeur, tuent : cela est effrayant mais non dénué d’une certaine forme de consolation.

Adam Braver réussit fort bien à faire ressortir ces paradoxes. Sur la trame des grands évènements publics de la vie de Marilyn, il propose sa vision de la vie intime de la jeune femme, de ses rêves et de ses espoirs, de ses désillusions, de ses névroses et de ses excès. De 1937 au lendemain de sa mort, il raconte une vie ébréchée, une existence sur le fil qui n’arrive pas à s’ancrer dans le monde, le destin d’une désaxée qui finit fatalement par tomber.

Habilement, il n’imagine pas la dernière soirée de Marilyn, le 4 août 1962. Il n’écrit pas le scénario des dernières heures, n’entre pas dans les polémiques qui ont suivi le décès. Cette mort, il l’anticipe, de quelques jours. Il la voit se profiler et la met en scène à l’avance dans un ranch luxueux construit à cheval sur la Californie et le Nevada, comme la répétition générale d’une tragédie inéluctable dans un no man’s land déserté et aride.

Et le roman n’en a que plus de force, avec en apothéose la postface, briseuse de mythe, portant sur l’étoile éteinte une lumière crue et sans fard, impitoyable, quand le reflet fabriqué dans le miroir a disparu, quand l’icône a explosé en vol et qu’il ne reste plus qu’un corps abîmé sans âme et sans états d’âmes qu’on tente de rendre présentable, une enveloppe charnelle désormais vide et creuse, manipulée, observée et scrutée à froid, comme elle l’était à chaud, de son vivant, pour le plus grand malheur de celle qui tentait d’exister à l’intérieur…

 

 

Misfit (« Misfit », 2012 ), de Adam Braver, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Anne de Kisch, éditions Autrement, mai 2012, 311 pages
ISBN : 9782746732322 / 19 €

Et si vous jetiez un oeil sur...



Commentaires

[...] Il y a tout juste 50 ans, une jeune femme trouvait la mort dans une modeste maison de Los Angeles. Il y a déjà un demi-siècle, Marilyn Monroe disparaissait de la planète Hollywood, le corps gorgé de substances toxiques.  [...]

Bravo pour cet article, ça donne envie ! Pour tous les amoureux de Marilyn, découvrez aussi un article bien troussé de la Griotte : « Marilyn à l’état pur »

En 1962, Bert Stern prend jusqu’à 2700 photos de Marilyn. Mais l’effeuilleuse ne feuillettera jamais ces photos. Elle se suicidera la veille de leur publication dans Vogue, le 5 août 1962 ….

A lire sur : http://lagriotteanice.wordpress.com/2012/08/05/marilyn-a-letat-pur/

posté par La Griotte le 05.08.12 à 14 h 52 min

Suicide ? Erreur médicale plus probable…

posté par La Ruelle bleue le 05.08.12 à 18 h 12 min

Je l’ai acheté aussi et c’est le premier billet que je lis sur un blog. Ton avis me plaît beaucoup, ce roman devrait donc me plaire aussi !

posté par George le 05.08.12 à 19 h 33 min

certainement ! Attends-toi à du noir grinçant tout de même… Bonne lecture !

posté par La Ruelle bleue le 06.08.12 à 8 h 07 min
Les commentaires ne sont pas activés