Le temps n’efface rien, Stephen Orr (Presses de la Cité)
Inspiré d’un fait divers qui a marqué l’Australie dans les années 60, ce roman évoque la disparition tragique d’une fratrie de trois jeunes enfants, probablement enlevés et assassinés. L’intérêt du récit ne porte pourtant pas sur une intrigue voyeuriste qui plongerait le lecteur dans la morbidité d’un crime pédophile non élucidé. Ce n’est pas tant en elle-même la disparition qui préoccupe l’auteur, mais la façon dont un petit garçon, voisin et ami des victimes, a vécu les semaines qui ont précédé et suivi le drame et qu’il relate bien plus tard, arrivé à l’âge adulte.
A 9 ans, Henry vit dans un quartier populaire de la banlieue d’Adelaïde. Handicapé par un pied bot et souvent en marge des autres enfants et de leurs activités favorites, il se sentait très proche de l’aînée des enfants disparus. La petite fille, aussi vive et intelligente qu’Henry, prenait facilement sa défense lorsqu’il était chahuté et moqué par ses camarades. Elle poussait la solidarité envers lui jusqu’à refuser d’avoir sa propre bicyclette pour qu’il se sente moins singulier. Leurs familles sont aussi très proches, les uns toujours invités chez les autres, à partager un repas, une caisse de bière, des vacances au bord de l’eau lors de l’été torride australien…
Henry idolâtre son père, inspecteur de police, par ailleurs partiellement en charge de l’enquête sur la disparition des enfants. Ses relations avec sa mère s’avèrent beaucoup plus difficiles. Celle-ci, très fragile psychologiquement, n’a pas réussi à surmonter le fait que son fils naisse avec la même malformation physique dont elle-même a toujours souffert.
Le jeune garçon, souvent confiné dans sa chambre ou son repère secret, passe son temps à observer, disséquer la vie de ses parents, de ses voisins, de son quartier. Il relève tous les détails d’une journée banale, les activités de tout son petit monde alentour : les humeurs, les disputes, les chagrins, les frustrations, les espoirs, l’entraide ou l’indifférence. Son imagination, souvent excitée par celle, débordante, de son unique amie, l’entraîne loin hors de ses murs et de ses limites physiques. Sa sensibilité, exacerbée par son handicap, le rend terriblement réceptif aux émotions et aux sentiments des autres. Son exceptionnelle faculté d’empathie le plonge souvent dans un maelström affectif dont il a du mal à s’extraire. Survient un beau jour d’été le traumatisme, partagé par tout la quartier, de la disparition de ses amis…
Henry enfant apprend ainsi la vie en décryptant les relations humaines à travers ce qu’elles ont de plus dramatiques : les liens d’amour ou d’amitié rudement malmenés ou violemment rompus, le désespoir des uns et l’extrême solitude des autres, le mépris et la déchéance, les menaces et la mort qui rodent, la pesante responsabilité de chacun dans l’existence des autres. Et pourtant, la disparition de ses amis, terriblement cruelle et traumatisante, révèlera son lot de consolation douce-amère : solidarité et bienveillance, respect et durable affection, humilité et insubmersibilité.
Le roman tient donc son lecteur grâce à cet étrange paradoxe entre rudesse de la vie et découverte de ses pépites, apprentissage douloureux qui déploie lentement son cours sinueux tout au long d’un récit sépia empreint d’une envoûtante mélancolie.
















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