C, Tom McCarthy (Editions de L’Olivier)


C est un livre-énigmes, un roman à clefs qui promène son lecteur sur une grande boucle vertigineuse, une sorte de jeu de pistes retraçant la vie d’un jeune anglais, Serge Carrefax, né à l’aube du XX ème siècle et mort dans les années 20. Difficile donc d’évoquer le récit qui se déploie d’échos en échos, comme en charades et rébus, jeux de mots et jeux de kyrielles, ce qui favorise les libres et multiples interprétations dans une spirale sans fin…

Mais je vais tenter de vous donner quelques indices.

A commencer par le titre C (notez au passage que c’est aussi le titre original)… Quelle est la signification de cette lettre ? C comme clue ? ou plutôt comme…

Communication :

« Au commencement était le verbe… »

Serge baigne littéralement dans l’univers des signes. Son père – une sorte de Géo Trouve-tout des transmissions – dirige un institut pour sourd et sa mère est affligée de ce handicap. Le jeune garçon s’intéresse de près aux signaux (les premiers tip tip tap de Marconi – la télégraphie sans fil – qui sont aussi pour lui les premiers émois sensuels teintés d’interdit (voir plus loin à « Sophie »). « Radio Inceste »

Pendant la Première guerre mondiale, Serge est réputé avoir une vue perçante. Opérateur radio à bord d’un avion, il transmet ses observations sur les cibles à abattre. Comme il est plutôt chanceux (voir « crépine »), il fera partie des rares survivants de son escadron.

Il sait donc  utiliser les ondes, même les plus démystifiantes, lors de séances de spiritisme par exemple, où il est question de communiquer avec les morts (voir «Thot»). Outre le spiritisme, le récit est constellé (voir plus bas « syzygie ») d’évocations aux sciences, à la connaissance et notamment à la gnose à travers le mythe de Sophia. Qui dit Sophia dit chute. C comme Chute… Mais je vais déjà trop loin…

Reprenons : qui dit ondes pense aussi ondulations, ce qui nous amène à « …un fleuve… un serpent d’eau noire… », les mots que prononce la mère de Serge lors de sa délivrance (voir plus bas « noir »). Qui dit serpent dit tentation. La pomme et Eve. Eve et Sophie ? Radio Inceste.

Qui dit serpent dit aussi ver à soie, élevage pratiqué par la mère de Serge. Serge, prénom français prononcé à l’anglaise surge, la surtension, le déferlement … mais c’est une autre histoire…

Reprenons : C comme Sea (in english it sounds like C), vaste étendue d’eau qui voit la mort de notre héros alors qu’il rentre en bateau d’une expédition en Egypte…  Il meurt d’un empoisonnement du sang contracté dans une tombe égyptienne…

Qui dit poison, dit toxiques :

C comme Cocaïne, substance dont Serge use et abuse – et Cyanure, poison qui tue sa très chère sœur Sophie, à moins qu’il ne s’agisse d’un suicide ? Le poison est omniprésent tout au long du livre, dans le sang, dans les selles, dans les humeurs… Qui dit poison, dit serpent, dit Cléopâtre, dit Egypte, dit Alexandrie, dit Philon d’Alexandrie (le Logos et la Sagesse), dit Sophia, dit gnose… Et hop, une boucle semble bouclée…

Reprenons : C comme crépine, soit cette membrane placentaire qui peut coiffer un nouveau-né et dont s’est trouvé affublé Serge à la naissance (petit veinard)… Autre membrane présente dans le livre : celle qui voile la vue de Serge alors qu’il est victime de cachexie (dépérissement, poison) et qu’il doit aller « prendre les eaux » pour soigner ses humeurs noires… Et celle que Sophie soulève lors de l’agonie de Serge… Avez-vous remarqué comme les S sont présents aussi ? S comme ssss, le bruit du serpentSSSS CCCCC SSSS, le fameux tip tip tap de Radio Inceste ?

Recentrons-nous. Nous parlions d’humeurs noires et donc C comme chole, transcription du grec χολή que l’on retrouve dans mélancolie (mela chole), la bile noire… Le noir : comme le négatif d’un film, l’encre des journaux (communication). Et la noirceur, comme celle provoquée par des éclipses, autrement dit des syzygies, lorsque trois corps célestes sont alignés et qu’un disparaît alors de la vue… Mais non, Serge n’est ni sourd, ni aveugle… Quoique… Enfin, ça y est, je m’y perds… Et vous ?

C comme Carrefax (le nom de famille de Serge). Notez la proximité de Carrefax avec Käfer (les scarabées de l’Egypte antique, symbole de vie, que l’on retrouve souvent dans des amulettes flanqués de deux serpents), C4FR… enfin, ça y est, je m’égare à nouveau sur une autre piste… Vous arrivez à suivre ?

Reprenons : C comme Carbone, le papier carbone qui multiplie les copies (communication) mais aussi l’élément chimique indispensable à la vie (notez que Sophie était passionnée de chimie). Le carbone est noir comme le bitume ou le natron qui permettait d’embaumer les morts égyptiens

La mort : Tod, Tod, Tod (voir plus haut « première guerre mondiale »), mais aussi Thot, Thot, Thot… le dieu de l’Egypte antique inventeur de l’écriture et du langage (tiens, tiens…), dont le livre est censé éclairer sur les mystères du monde, entre magie et occultisme (voir « spiritisme»). C’est aussi le dieu de la connaissance et des sciences (ça ne vous rappelle rien ?), le dieu qui trace les plans des sanctuaires, celui qui aida Horus à retrouver son oeil que les Egyptiens portaient symboliquement en amulette pour gagner en clairvoyance et éloigner le mauvais oeil, autrement dit la malchance (voir « Crépine»). C’est aussi bien évidemment le Dieu qui préside à l’audition des morts lors de leur dernier jugement.

Ce qui nous amène au Livre des Morts égyptiens… Qui dit livre dit savoir, connaissancetransmission, communication… A l’égyptienne, cela implique des peintures murales où dominent les lignes, les symétries, les représentations à plat… Tiens, c’est bizarre, Serge n’a jamais intégré la notion de perspective, spatiale mais peut-être aussi temporelle…

« Le temps s’aplanit en refluant comme une bande de téléscripteur lui aussi : c’est un adieu, un départ… »

Enfin, voilà, on peut continuer à l’envie, à l’infini, ces associations d’idées, ces rebonds de mots en mots. On en prend un et on tire sur le fil…  Le clair, l’obscur, la vue, l’ouïe, la vie, la mort, la science, l’occultisme, les quatre dimensions, la sagesse… Et c’est toute la virtuosité de ce roman avec ces chausse-trappes et ces clins d’oeil, véritables écueils autant pour le lecteur que pour le traducteur (qui a dû s’arracher quelques cheveux) ! L’apothéose prend la forme du délire de Serge mourant sous forme d’un rêve débridé reprenant dans un tourbillon halluciné les nombreux éléments dispersés dans le roman…

Vous n’avez rien compris ? Désolée, c’est un défi insurmontable que de parler de ce livre, bien plus encore que pour le « Contre-jour » de Pynchon. Il ne vous reste qu’une chose à faire : soyez curieux et pénétrez à votre tour dans ce dédale en déroulant les fils pour le plus grand plaisir de vous y perdre !

 

Merci au service de presse des éditions de L’Olivier !

 

C (« C », 2010 ), de Tom Mc Carthy, traduit de l’anglais par Thierry Decottignies, éditons de l’Olivier, 23 août 2012, 429 pages
ISBN : 9782879297576   /  24 €

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Commentaires

Effectivement, je n’ai tout compris, mais cette note est très drôle ! Ma curiosité cependant est mise en défaut … pas sûre d’avoir envie de me perdre dans un labyrinthe, pour l’instant, du moins.

posté par Athalie le 02.09.12 à 11 h 56 min

Ah zut alors ! J’ai perdu mon pari !

posté par La Ruelle bleue le 03.09.12 à 10 h 29 min

Ce n’est peut-être pas comprendre qui est le plus important, mais plutôt le fait que cela me donne envie de lire le livre. Merci.

posté par thomasson le 03.09.12 à 10 h 56 min

Merci Jean-Michel ! Il faut en effet savoir lâcher-prise et aussi accepter de ne pas toujours tout comprendre… On peut apprécier les choses autrement que par la raison !

posté par La Ruelle bleue le 04.09.12 à 9 h 51 min

[...] C, Tom McCarthy (L’Olivier) [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 13.09.12 à 11 h 24 min
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