Kafka suite, Laurent Jouannaud (Pascal Galodé éditeurs)


kafkasuite« Si je devais atteindre ma quarantième année, j’épouserais probablement une vieille fille aux dents de devant proéminentes et quelque peu découvertes par la lèvre supérieure » écrit Kafka dans son journal le 9 octobre 1911, alors qu’il est encore à l’aube de sa trentième année. Puis quelques lignes plus loin, il ajoute : « mais il y a peu de chance que j’atteigne l’âge de quarante ans… »1

Et de fait, Franz Kafka s’éteint en juin 1924, vaincu par la tuberculose, un mois avant ses quarante-et-un ans. Il laisse derrière lui quelques courts récits et nouvelles qui ont trouvé peu d’échos de son vivant, des textes inédits, inachevés, une correspondance et un journal. Témoin de son temps et de son époque, de Prague à Vienne en passant par Berlin, il a vécu la montée des nationalismes dans cette Mitteleuropa des Habsbourg qui se fissure. Sa famille était juive et d’origine des Sudètes, cette enclave en Bohême où vivait une minorité germanophone, prétexte quelques années plus tard à de nouvelles hostilités. Il a assisté à l’implosion de l’empire austro-hongrois, à la guerre, qu’il n’a pas faite, à la naissance de la Tchécoslovaquie, à la redéfinition des frontières de pays lors de traités signés en Europe occidentale. D’aucuns penseront que sa mort préamaturée lui a évité le pire. Il a ainsi échappé à la montée des fascismes européens, à la Seconde guerre mondiale et à la Shoah…

Mais Laurent Jouannaud a un tel attachement pour Kafka et un tel goût d’inachevé à son évocation qu’il décide de le ressusciter et de lui prêter un biographe le temps d’une vie plus longue afin que l’homme, ou l’oeuvre, s’accomplisse. Mais quelle serait donc la vie inventée de cet homme raffiné et solitaire parvenu à l’âge mûr qui avancerait dans le siècle d’un pas incertain ? On connaît certes les fragilités et les déboires sentimentaux du jeune homme. On connaît la valeur littéraire de cet écrivain qui ne rendait pas compte de son temps mais hissait ses récits existentialistes au niveau de l’absurde, créant par cette abstraction glaçante et insaisissable mais visionnaire un fort sentiment de malaise. On connaît son désenchantement, sa mélancolie, ses humeurs noires non dénuées d’une pointe d’humour froid et distancié, d’une perspicacité dérangeante et d’une sagacité pénétrante. Ne reste plus qu’à inventer le personnage Kafka vainqueur du bacille de Koch et à l’inscrire dans le cadre de l’Histoire, non pas sous la forme d’un récit romancé mais sous celle, réputée plus sérieuse et factuellement documentée, d’une biographie.

Le procédé est curieux, déroutant même, d’autant que le biographe ose prendre la parole de temps à autre, mélangeant allègrement les genres. L’incision de formules issues du journal de Kafka après 1924 paraissent de prime abord audacieuses, pour ne pas dire gonflées, et l’on se dit à quelques pages du début que l’ambitieux projet pourrait vite tourner au casse-pipe désolant. Mais il n’en est rien, bien contraire !

Laurent Jouannaud a utilisé avec talent son droit magique à la fiction et à l’imagination. Il a su brillamment restituer le « Zeitgeist », la teinte si particulière de cette Mitteleuropa, l’esprit de ses intellectuels si ouverts sur le monde et en telle emphase avec l’humain que certains en sont morts de désespoir. Il est parvenu à créer un personnage romantique attachant, plus que pausible, nourri de sa première vie riche en aphorismes, agité des mêmes démons de l’intelligence trop vive et de la même sombre lucidité, en proie à la torture de la création littéraire et aux tourments de l’existence, condamné à la séparation des corps mais avide de la communion des esprits. Il a même réussi à le patiner, à le faire vieillir : on reconnaît le Franz d’avant 1924 mais il change aussi par touches imperceptibles, au gré du temps qui passe et des évènements. Kafka traverse le siècle lentement, avec détachement et circonspection, mais profondément et intensément. Sa deuxième mort, en 1946, referme la parenthèse en majesté.

 

1 / 9. Oktober. Sollte ich das vierzigste Lebensjahr erreichen, so werde ich wahrscheinlich ein altes Mädchen mit vorstehenden, etwas von der Oberlippe entblößten Oberzähnen heiraten. Die oberen Mittelzähne des Fräulein K., die in Paris und London war, sind gegeneinander verschoben, wie Beine, die man in den Knien flüchtig kreuzt. Vierzig Jahre alt werde ich aber kaum werden, dagegen spricht zum Beispiel die Spannung, die sich mir über die linke Schädelhälfte öfters legt, die sich wie ein innerer Aussatz anfühlt und die auf mich, wenn ich von den Unannehmlichkeiten absehe und nur betrachten will, den gleichen Eindruck macht wie der Anblick der Schädelquerschnitte in den Schullehrbüchern oder wie eine fast schmerzlose Sektion bei lebendem Leibe, wo das Messer, ein wenig kühlend, vorsichtig, oft stehenbleibend und zurückkehrend, manchmal ruhig liegend, blätterdünne Hüllen ganz nahe an arbeitenden Gehirnpartien noch weiter teilt.
Extrait du journal de Kafka

Merci au service de presse de Pascal Galodé éditeurs !

 

Kafka suite, de Laurent Jouannaud, Pascal Galodé éditeurs, collection « Le K », septembre 2012, 271 pages ISBN : 9782355932397 / 21,90 €

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