Vert-de-gris, Philip Kerr (Le Masque)


vertdegrisSeptième volet de la vie de Bernie Gunther, flic sous la République de Weimar et détective privé sous le IIIème Reich. Nous retrouvons notre homme en 1954 en fuite au large de Cuba, rattrapé par les Américains qui l’accusent de crime de guerre et le transfèrent en Europe, dans la fameuse prison du Landsberg, dans la cellule même où le tristement célèbre Mein Kampf fut rédigé.

Bernie est alors interrogé et il s’avère rapidement que le contexte de la guerre froide prime sur celui de la Seconde guerre mondiale. Les Américains sont plutôt intéressés par des renseignements sur un homme ambitieux et haut placé au Ministère de la Sécurité d’Etat de l’Allemagne de l’Est, autrement dit la Stasi. Erich Mielke a croisé plusieurs fois la route de Bernie Gunther. En 1932 d’abord, à Berlin lors des rixes entre communistes et partisans de NSDAP en phase d’accession au pouvoir. Puis au début de la guerre, dans le camp de refugiés du Vernet au sud de la France dans lequel Bernie est envoyé pour retrouver un communiste recherché par les nazis. Et enfin à la fin de la guerre en URSS, alors que Bernie est fait prisonnier par l’Armée rouge au moment de la défaite de l’Allemagne.

C’est ainsi que Bernie raconte par bribes et flash-blacks ce qui n’avait été que vaguement mentionné jusque-là : son implication dans les SS et ses relations avec Heydrich. Ainsi évoque-t-il plus en détails le Reichssicherheitshauptamt (RSHA), l’organe policier tout-puissant de l’Etat nazi qui regroupait toutes les forces répressives du pays, de la police criminelle à la Gestapo et aux Einsatzgruppen en passant par les services de renseignements de la SS. Il raconte ses années de guerre et les missions qui lui ont été confiées : espionnage, éliminations puis opérations militaires sur le front est. Au fil de son récit, les hypocrisies des uns et des autres se dévoilent, tant dans les années 30 et 40 que dans la décennie suivante où l’Oncle Sam tente de profiter de la période de flottement en URSS provoquée par la mort de Staline pour placer ses pions et gagner son bras de fer.

Autant dire que ce volet est peut-être le plus noir de tous. Très empreint d’espionnage, de manipulations et de compromissions, il respire également la rancœur provoquée par des années de guerre et de tensions. Cela fait vingt ans que Bernie essaie de sauver sa peau et l’homme est maintenant las, totalement désabusé. On le savait ni blanc, ni noir, ni partisan, ni opposant, ni collaborateur, ni résistant et il nous restait malgré tout fort sympathique. Cela faisait la force de son personnage et de la trame historique tissée par Kerr. Lorsqu’il fait le récit de sa période SS, l’humour et l’esprit fin qui caractérisaient jusque-là Bernie s’effacent et laissent place à une dureté apparente d’âme et de cœur, un ton aigre et morgue. Bernie n’aime pas les communistes, pas plus que les nazis. Il n’aime pas non plus les Français et encore moins les Américains. Ne parlons pas des Russes… Il semble profondément misanthrope et écoeuré par l’humanité. Au fond, il se méprise lui-même et il ne le cache plus sous le vernis cynique de l’humour noir et de la dérision. Quant aux femmes, le point faible de Bernie qui fond normalement littéralement à la moindre œillade et joue d’ordinaire son numéro de séducteur délectable pour le lecteur, elles sont quasiment absentes de cet opus. Aucune douceur n’est donc apportée dans ce monde de brutes évoqué par ses souvenirs.

Non seulement Philip Kerr parvient à faire évoluer son personnage mais il maintient avec constance son talent de romancier noir de l’Histoire. Que nous réserve donc le prochain volet « Prague fatale » dont le titre laisse augurer un retour sur les relations troubles et ambiguës entre Bernie et Heydrich ? Réponse probablement l’année prochaine : cultivons l’attente !

 

Merci au service de presse des éditions du Masque !

 

Vert-de-gris (« Field grey », 2010 ) de Philip Kerr, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Philippe Bonnet, 9 janvier 2012, Éditions du Masque, 461 pages   ISBN : 9782702436356  /  22 €

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Commentaires

Pourtant, je suis fan, mais j’ai eu du mal avec celui là. J’ai presque eu l’impression par moments que c’était un collage de nouvelles. Ceci dit, j’attends le prochain avec grande impatience. Amitiés

posté par Pierre FAVEROLLE le 01.02.13 à 20 h 35 min

Bonjour Pierre ! Je comprends très bien ce que tu veux dire car Vert-de-gris est écrit dans une veine différente des autres « Bernie Gunther ». D’ailleurs, je déconseillerais à quelqu’un ne connaissant pas la série, qui peut se lire dans un ordre aléatoire, de commencer par celui-là.

posté par La Ruelle bleue le 02.02.13 à 9 h 39 min
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