Wilderness, Lance Weller (Gallmeister)


wildernessLa Wilderness est une forêt dense et sombre de Virginie, théâtre en 1864 d’une longue bataille sanglante de la Guerre de Sécession.

Abel Truman y était, aux côtés de ses camarades Ned et David, dans le camp des Confédérés, les futurs perdants de cette guerre fratricide. Il avait réchappé de Gettysburg, mais la Wilderness, par sa barbarie humaine dans une nature bucolique éclatante sous le soleil de printemps, sera le traumatisme culminant de sa longue vie, pourtant déjà bien éprouvée et encore soumise à son crépuscule à de lourdes épreuves.

Abel Truman est originaire d’un vaste territoire où soufflait au XIXème siècle un vent de liberté et d’espoir, un territoire riche et fertile dont la déclaration d’Indépendance a posé les fondements d’une grande nation et alimenté aspirations et inspirations bien au-delà de ses propres frontières. Il a grandi dans un pays aux peuples multiples qui repoussait hardiment ses limites à l’Ouest, un pays plein de promesses forgeant un mythe aux échos si puissants qu’ils ont traversé les mers et résonnent encore à nos oreilles aujourd’hui.

Mais ce pays est aussi celui des guerres avec les Indiens pour occuper leur territoire. Il est celui de la course parfois sans scrupules à la possession de terres, de biens, d’argent, d’or. C’est un pays à la nature sauvage et à la société souvent féroce et avide. Le plus fort s’impose, le meilleur gagne, la majorité écrase. Abel Truman a grandi là où sévissaient encore l’esclavage et lorsque la Sécession éclate, il se trouve au gré du hasard géographique et des accidents de la vie dans le mauvais camp, celui qui ne fut pas convaincu par Lincoln qui proclamait à Peoria dix ans plus tôt :

« Little by little, but steadily as man’s march to the grave, we have been giving up the old for the new faith. Nearly eighty years ago we began by declaring that all men are created equal; but now from that beginning we have run down to the other declaration, that for some men to enslave others is a ‘sacred right of self-government.’ These principles cannot stand together. »

Lance Weller retrace le parcours d’Abel Truman dont le destin individuel est façonné par l’histoire de son pays et de ses mœurs, ses habitants, ses promesses, ses dérives. Réfugié dans l’Oregon au bord du Pacifique bleu sur ses vieux jours, Abel reprend la route en compagnie d’un chien en aussi piteux état que lui, à la poursuite d’une consolation que pourraient lui offrir la mer, la terre et le ciel étoilé qui l’entourent, en quête de l’humanité tarie en lui et qu’il croit morte chez les autres.

« J’crois qu’il y a pas grand-chose chez un homme qui le pousse à faire une seule chose bien ou convenable, bon sang de bon dieu (…). Je sais pas ce que t’as eu l’occasion de voir de l’homme, en tant qu’espèce j’veux dire, mais y a une chose dont je suis sûr : il se conduit comme un salopard mauvais et égoïste dès qu’il en a la moitié d’une occasion. »

Cette quête semble bien chimérique au regard du passé mais aussi des nouvelles épreuves qui l’attendent. La violence des hommes a marqué toute la vie d’Abel avec son lot effrayant de guerres, de rivalités, de haine, de cupidité. Mais il a appris aussi. Il a appris qu’on peut se tromper et qu’il n’est jamais trop tard pour changer d’avis. Il a appris que la vérité est multiple et que la vie est tortueuse : rien n’est ni tout blanc, ni tout noir et le jugement d’un homme ne doit pas uniquement porter sur ses actes mais aussi sur ce qu’il porte en lui, hérité du passé, et sur ce qu’il accomplit ensuite, soutenu par sa foi en l’avenir d’un monde et d’un homme meilleurs.

Le texte prend son temps pour déployer l’histoire. Contemplatif, descriptif, il suit Abel à distance, en retenant son souffle pour mieux capter ce qu’il sait être les derniers instants du vieux bonhomme, ses rencontres malheureuses ou heureuses, ses souvenirs taraudants, le bruit de la mitraille et l’odeur de l’herbe verte, un berceau désespérément vide, une chemise fleurie au cœur de la bataille, un doigt coupé sur l’os d’un coude fracassé, le vol d’engoulevents, le hurlement d’un loup ou le brame d’un cerf…

« Je vous suis reconnaissant… » ne cesse de répéter Abel au cours de sa vie, et de ça aussi, maintenant, il se souvient…

Et de fait, malgré les morts qui ont jonché son chemin, malgré les blessures morales et physiques dont il est perclus, malgré ses faiblesses et ses erreurs qui l’ont diminué à ses propres yeux, malgré les horreurs auxquelles il a été confronté, Abel fait son deuil de la Wilderness et de la sauvagerie humaine. Il se souvient ainsi des hommes et des femmes qui l’ont aidé, contre toute attente et sans préjugés, sans arrière-pensées ni intérêts particuliers, ceux qui lui ont fait confiance jusqu’au terme de leur vie ou qui se sont abandonnés à lui, ces gens simples et souvent démunis, des sans-nom, des sans-argent, des Crève-la-faim, des pauvres en esprit, victimes eux-mêmes de la loi du plus fort mais opiniâtrement et naturellement généreux et bons. Il se souvient d’Oyster Tom et de la leçon de vie que ce sage Indien lui a apprise et qu’il tente désormais d’appliquer.

« Il dit que (…) Charley ayant perdu son père en mer, était devenu le genre d’homme qui a besoin d’anges et de démons pour le maintenir d’aplomb. Il dit que beaucoup d’hommes étaient plus ou moins comme ça, et que ce n’était ni honteux, ni stupide, et de toute façon qui pourrait prétendre que leurs croyances étaient erronées ?
- Non, dit-il doucement, je ne me suis jamais débarrassé de rien. Mais le garçon, il lui fallait quelqu’un à ce moment-là (…). Alors, je me suis levé. C’est ce que les hommes doivent faire, c’est leur vrai travail. (…) Assumer la responsabilité qui leur revient et laisser le reste de côté. (…)
- J’sais pas, dit Abel en secouant la tête. J’crois que la plupart des gens s’occupent de plus rien à part d’eux-mêmes.
Oyster Tom lui rétorqua qu’il ne parlait pas des gens mais des hommes. Il était d’accord sur le fait que la plupart des hommes n’étaient responsables que d’eux-mêmes, et encore n’y parvenaient-ils que médiocrement. Pour lui, la tâche première d’un homme était de prendre en charge les personnes qui lui sont chères et tout ce à quoi il tenait, et ça, c’était quelque chose que les femmes comprenaient et savaient faire sans qu’il soit nécessaire de le leur dire. C’étaient une chose que les femmes attendaient de leurs hommes, et c’était la raison pour laquelle la vie de la plupart d’entre elles était pleine d’un chagrin infini. »

Imperceptiblement, l’émotion affleure les pages au détour du champ de Saunders, de Maker’s Acres, de la cabane d’Oyster Tom et éclate dans les derniers chapitres, au cœur d’une autre forêt que la Wilderness, une forêt aux pentes abruptes et non plus environnée de douces collines, une forêt en proie également aux forces du mal mais désormais rédemptrice et lumineuse malgré la nuit et le froid qui obscurcissent les yeux d’une enfant et mettent un point final à la quête du vieux bonhomme.

Porté par la force des bonnes âmes qu’il a connues, Abel continue sa course contre la mort, se relevant à chaque fois qu’il trébuche, toujours et imperturbablement, pour accomplir ce qu’il doit accomplir, pour être un homme bon qui n’a plus besoin ni d’anges ni de démons pour se tenir d’aplomb. Il se révèle à son tour généreux et terriblement humain dans sa dernière ligne droite, maladroit mais déterminé, tendre et extraordinairement touchant. Et c’est le souvenir de cet homme-là, d’un héros magnifique, d’une figure paternelle consolée et protectrice, qui restera dans la mémoire de ceux qui pensent encore à lui, plus de soixante ans après sa mort.

« Tu peux l’aimer, lui dit-il. Il n’y a aucun problème, tu ne me trahis pas en l’aimant, alors ne t’inquiète pas. »

Wilderness (« Wilderness », 2012 ) de Lance Weller, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Happe, 3 janvier 2012, éditions Gallmeister, collection Nature writing, 335 pages
ISBN : 9782351780596 / 23,60 €

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Commentaires

Je me suis toujours gardé d’utiliser le terme de chef-d’œuvre pour parler d’un bouquin, me méfiant de ce mot trop galvaudé, mais aujourd’hui, j’avoue qu’il m’est difficile de ne pas le considérer comme tel. D’un coup, mais quel coup de maître, Lance Weller vient d’entrer dans la cour des très grands écrivains contemporains.

posté par Le Bouquineur le 28.02.13 à 18 h 07 min

Oui je sens votre enthousiasme dans l’article que vous lui avez consacré ! C’est un livre qui remue beaucoup et de façon très habile, bien construit, bien écrit, qui creuse doucement son sillon mais bien en profondeur. Je suis d’accord : de la grande littérature nord-américaine !

posté par La Ruelle bleue le 01.03.13 à 9 h 41 min

[...] "La Wilderness est une forêt dense et sombre de Virginie, théâtre en 1864 d’une longue bataille sanglante de la Guerre de Sécession. Abel Truman y était, aux côtés de ses camarades Ned et David, dans le camp des Confédérés, les futurs perdants de cette guerre fratricide. Il avait réchappé de Gettysburg, mais la Wilderness, par sa barbarie humaine dans une nature bucolique éclatante sous le soleil de printemps, sera le traumatisme culminant de sa longue vie, pourtant déjà bien éprouvée et encore soumise à son crépuscule à de lourdes épreuves."  [...]

Je l’ai refermé avec un infini regret il y a quelques jours. Il faut lire l’histoire de cet homme cassé par les évènements de la vie mais qui trouvera toujours sur sa route quelqu’un pour se pencher sur lui

posté par alpaugre le 05.03.13 à 10 h 43 min

En effet, Abel est un personnage très attachant qu’on quitte vraiment à regrets…

posté par La Ruelle bleue le 06.03.13 à 11 h 05 min

[...] qui deviendra tristement célèbre par sa sauvagerie et dont il a déjà été fait mention ici. Les sœurs Farnsworth, vieilles filles endurcies livrées à elles-mêmes depuis la disparition [...]

posté par La Ruelle bleue : blog littéraire le 29.05.13 à 14 h 26 min
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