Je nagerai jusqu’aux premiers rapides, Jean-Laurent Poli (LC éditions)


jenageraiVous souvenez-vous d’une campagne contre les accidents domestiques qui avait pris la forme de pièces d’habitation mises à l’échelle d’une taille d’enfant ? L’idée était de se mettre dans la peau d’un tout-petit pour mieux comprendre les dangers auxquels il est confronté. Expérience percutante !

Pourquoi ne pas imaginer la même chose, mais cette fois pour se glisser dans la peau fatiguée et le corps défaillant d’une personne d’un certain âge ? C’est ce qu’a fait Jean-Laurent Poli dans son nouveau roman en enfilant à son narrateur une combinaison aussi spéciale que fantastique qui permet de ressentir l’arthrose, le manque de tonus et autres joyeusetés d’une vie sur le déclin…

Le narrateur cobaye est d’ailleurs bien trouvé : ses deux parents sont plongés jusqu’au cou dans la maladie, l’un dézingué par une attaque cérébrale, l’autre phagocytée par un cancer et il ne fait aucun doute que leur fin de vie sera pénible, douloureuse et ma foi bien peu digne.

Leur fils a donc assisté à leur décrépitude, observé le processus inéluctable, les a soutenus comme il se doit durant leur longue agonie, entretenant cruellement, mais avait-il un autre choix ? – cynisme et dérision afin de maintenir les affects à distance.

« Le temps de l’agonie est un fleuve qui prend sa source en terre inconnue et croise de multiples affluents. Ce fleuve, j’ai commencé à en remonter le courant, de ses eaux paisibles jusqu’aux premiers rapides. »

Voir l’injuste souffrance et l’insupportable déchéance de ceux qui nous ont mis au jour. Se préparer au deuil et attendre la mort qui avance à tout petits pas comptés, accueillir vaillamment ses éclaireurs, tous ces souvenirs qui remontent et éclatent à la surface, comme des bulles dans l’eau sous la pression d’un objet qui sombre. Mettre sa vie entre parenthèses pour s’occuper des siens, sacrifier son temps libre, effectuer des tâches rebutantes, accepter la perte d’autonomie de sa mère nourricière, de son père protecteur, les voir totalement infantilisés sous le joug de la maladie…

Ne pas leur en vouloir, surtout ne pas les maudire, ne pas culpabiliser non plus, justement parce qu’on ne peut pas s’empêcher de pester contre eux, contre leur ténacité pourtant bien involontaire à se maintenir en vie, alors qu’on espère ardemment, bien que très honteusement, que cela s’arrête, et vite ! Qu’ils meurent, enfin, que le calvaire prenne fin…

Et face à cette épreuve, il y a le ronronnement agaçant de la vie qui continue autour, la marche absurde du quotidien. Il y a une confrontation, rude et insensée, entre l’expérience d’une solitude immobile et figée dans l’attente d’une délivrance et un monde insouciant, voire indifférent, qui bouge, tourne, s’active, se disperse, se répand en tracasseries superficielles et pinailleries grotesques.

Comme dans son précédent roman et de façon toujours aussi saisissante, Jean-Laurent Poli décrit un être solitaire, un observateur désabusé en orbite autour d’une réalité qui le déroute, l’effraie et le captive à la fois. Mais cette fois le regard est plus noir, par l’évocation même de l’idée et de l’expérience de la souffrance, alors que l’accent est pointé sur la déshumanisation de notre société, son manque d’empathie, ses injonctions binaires et son implacable rationalité contre lesquels notre cobaye, courageux, lutte…

«Une fois au sol (…), je n’arrive plus à me retourner. Comme un cloporte sur le dos.
- Aidez-moi ! Aidez-moi. Bordel de merde ! »

…mais je vous rassure, pas en vain. Car arrivé dans le tumulte des premiers rapides, après toute cette nage harassante à contre-courant, il y a le lâcher-prise et « l’assentiment à l’ordre ténu des choses »

Merci à LC éditions !

Je nagerai jusqu’aux premiers rapides, Jean-Laurent Poli, 7 mars 2013, LC éditions, 152 pages
ISBN : 9782366260045 / 14 €

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Commentaires

J’ai pris ce livre sans savoir du tout de quoi il retournait, comme j’avais beaucoup aimé Peut-on, aimer une morte ? Surpris dès le départ par le thème et la manière de l’abordé, récit décousu, déconstruit qui donne toute la force à la lecture. Décidément JL Poli est à suivre;

posté par Yv le 06.04.13 à 9 h 17 min

J’aurais pu écrire exactement le même commentaire ;) !

posté par La Ruelle bleue le 07.04.13 à 15 h 32 min
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